Par une élève.
Une "élève" (bien mystérieuse) a écrit au sujet de "R" (tout aussi mystérieux).
Voici une partie des douze tomes qu'elle souhaite diffuser (voire éditer).
« J'appartiens à tous »
Récit
- Introductions, avertissements
- Chapitre 1.
- Chapitre 2.
- Chapitre 3.
- Chapitre 4.
- Chapitre 5.
- Chapitre 6.
- Chapitre 7.
Introduction et avertissement
Mon Nom est R. Dans ma langue il signifie « ce qui comble les besoins ».
Le verre d’eau qui sauve la vie de celui meurt de soif dans le désert est R. La
branche à laquelle se raccroche celui qui tombe dans un précipice est R. La
lueur qui apparaît pour guider les pas de celui qui s’est égaré dans l’obscurité
est R. Je suis celui que tu veux que je sois. »
C’est avec ces mots que le personnage central de cet ouvrage dont nous
présentons ici de larges extraits se présente à l’auteur. Celle-ci a choisi de
garder l’anonymat. Elle raconte comment ses pas ont croisé un homme
extraordinaire qu’elle essaye d’abord de situer. R. est-il un sage ? Un gourou ?
Un saint ? Est-il d’ailleurs un « éveillé » ?
Ce qu’elle pressent, c’est qu’elle était destinée à le rencontrer, à le reconnaître
et à « le donner au monde ».
R. n'appartient à aucune religion, aucune croyance, aucun groupe. Il ne cite
jamais personne.
La femme qui écrit raconte d’abord son histoire à la première personne. Elle
essaie ensuite de cerner cet homme et de le présenter. Elle nous fait ensuite
cadeau de citations qu’elle a extraites de conversations qu’elle a eues elle-même
avec ce personnage mystérieux ou qu’elle a entendues en traduisant des
entretiens pour ses visiteurs français. Elle poursuit par les premiers mois d'un
journal qu’elle a tenu pendant plusieurs années et qui font l'objet d'autres
ouvrages. Dans ce début de journal, on découvre une femme encore très
intellectuelle qui s'interroge, apprend, fait des rapprochements, livre ses
émotions, met sa vie en ordre sous la direction de son maître...
Un glossaire et index des noms cités clôt ce livret et ouvre la voie pour partir à
la découverte d'autres spiritualités.
Dans les nombreux tomes suivants le lecteur pénètre dans l’intimité d’une
relation entre un Maître et son élève depuis son commencement jusqu’à la
naissance d’une complicité amicale entre les deux. L’auteur continue d’y livrer
ses découvertes, parle de ses méditations et de ses prières, de ses révoltes et de
ses espoirs... On assiste à une « dés-intellectualisation » et une maturation lentes
mais inexorables de l'élève qui rapporte des paroles et de nombreuses anecdotes
sur celui « qui est là pour tous ».
L'auteur avertit quelque part que rien de ce qu'elle écrit n'est à prendre comme
une vérité. Elle est une élève ; pas une enseignante.
Elle dit aussi que dans ces livres, tout est vu à travers ses yeux à elle, ce qui, elle
en est bien consciente, « donne » R. autant que cela le cache.
Si le lecteur est touché par une phrase, un paragraphe, une anecdote, une
citation, qu'il arrête sa lecture afin de laisser ces mots faire un travail en lui.
Qu'il reprenne sa lecture quand ses pensées le capturent à nouveau. Mais si
quelque chose provoque en lui un désaccord, qu'il ne perde pas de temps et
d'énergie à discuter, à argumenter en pensées. Qu'il prenne ce qui lui correspond
et passe sans s'arrêter sur ce qui ne lui correspond pas.
Les « paroles » de R., dont le nombre dépasse confortablement les deux milles à
l'heure actuelle, sont retranscrites dans un tome à part qui, à la demande de R.,
porte le titre de « Je suis là pour tous ».
Un recueil d’entretiens, un autre de « questions et réponses », et d’extraits de
courrier sont en préparation.
Respectons la décision de l'auteur de rester inconnue ; ne cherchons pas à percer
le mystère de son identité.
INTRODUCTION
QU’EST-CE QU’UN MAÎTRE ?
QU’EST-CE QU’UN « GRAND INSTRUCTEUR » ?
Régulièrement apparaissent au sein de l’humanité quelques très rares
personnes qu’on appelle « Guru », « Maître », « Guide » ou autrement suivant
la tradition et le lieu géographique auxquels on les associe.
Il y aurait au plus de trois à cinq de ces êtres exceptionnels vivants en
même temps dans le monde. Certaines cultures (les plus anciennes) en
« produisent » plus que d’autres. D’autres cultures (les plus récentes),
produisent des saints, mais pas un seul de ces personnages rarissimes. Parmi
ceux que le vingtième siècle a compté, nous pouvons nommer Anandamayi, qui
a été donnée par l’Inde.
Ils enseignent une poignée d’élèves qui sont avides, non pas d’apprendre
en chargeant leur mémoire, mais de se transformer. Une foule de gens viennent
cependant jusqu’à eux, par curiosité, pour se sentir aimés, acceptés et compris,
pour recevoir des conseils, des directives et même la guérison physique ou
mentale.
Encore plus rarement apparaît dans le monde un « Grand Enseignant », un
de ceux dont la vie et l’enseignement entraînent des bouleversements qui se
répercutent sur des siècles. Ce qu’ils sont, ils ne le sont pas « devenus », ils
l’ont toujours été, bien que certains ne montrent pas tout de suite leur
différence. Il leur faut parfois du temps pour la découvrir et la comprendre. Leur
vie publique, qui peut parfois ne durer que quelques années, marque
durablement des centaines de générations. La « Nature » produit de tels êtres
exceptionnels quand le monde est en proie au chaos. S’ils ont toutes les qualités
des « Gurus », celles-ci sont extraordinairement plus développées, mais sous
des dehors si quelconques qu’ils passent une grande partie de leur vie inconnus,
à peine remarqués de leur entourage que leur différence agace ou est taxée
d’anomalie.
Quelles sont ces qualités ? On note l’amour, la bienveillance et la
compassion pour tous les êtres vivants, hommes, animaux ou plantes, qui
peuvent aller jusqu’au sacrifice de leur vie; une patience infinie; une sagesse
inégalée qui leur donne de comprendre tous les problèmes et de laisser jaillir de
leur bouche toutes les solutions. Ils s’expriment de façon si simple et si limpide
que tous les comprennent, même les enfants et les moins instruits. Leurs
organes des sens ne sont pas atrophiés comme les nôtres. Ils entendent ce que
nous n’entendons pas ; ils voient ce que nous ne voyons pas ; ils sentent ce que
nous ne sentons pas. Ils sont extrêmement sensibles, dans tous les domaines que recouvre le mot de « sensibilité ».
Leur cerveau est totalement au repos, ce qui signifie qu’ils ne sont pas
sans cesse en train de bavarder avec eux-mêmes comme nous le faisons. Pour
cette raison, ils reçoivent des messages émanant de la « Nature », du monde vu
comme un tout, à travers une large zone qui s’étend sur toute la poitrine et qui
fonctionne « comme une antenne parabolique ». On peut simplifier en utilisant
le mort « coeur » pour l’opposer au mot « mental ». Ils ont de ce fait accès à des
connaissances qui se révèlent spontanément sur leur interlocuteur (passé,
présent et futur ; s’il ment ou dit la vérité ; s’il est malade ou en bonne santé ; de
quoi il a besoin…) Ils savent si une personne qui se trouve à des centaines de
kilomètres va bien ou mal. Ils sont à même d’accueillir des images du passé et
du futur en général.
Parce que ces personnes vivent avec leurs « Gefühle » (voir ce mot dans
la partie « glossaire ») et non avec leur cerveau, ils sont en harmonie avec la
totalité du monde : les hommes ; les animaux ; les plantes ; les éléments… Ils
savent ainsi immédiatement ce qui est juste ou pas, adapté ou pas, ce qu’ils
convient de dire et de ne pas dire, de faire et de ne pas faire
dans le présent,
dans l’ici et le maintenant !
Pour eux, il n’y a pas de temps d’attente entre le
contact avec le problème et l’action qu’il réclame. C’est instantané, sans
réflexion préalable et c’est toujours juste.
Ces « Grands Instructeurs » ne peuvent faire de mal à aucun homme,
aucun animal et aucune plante. C’est pour ça qu’on signale souvent que leur
mère n’a pas souffert au moment de leur naissance. On raconte aussi qu'ils n'ont
pas pleuré mais souri dès leur sortie du ventre de leur mère.
Ils sont remplis de force et de résistance. Ils supportent le froid et la
chaleur, la soif et la faim, la fatigue et les douleurs bien au-delà de ce que le
commun le peut, alors que l’extrême sensibilité de leur corps les rend très
vulnérables.
Quand ils sont petits, ce sont des enfants très vifs, gais, joyeux, toujours
en action, serviables, aimants et aimables, infatigables, espiègles… Leur
sagesse dépasse de très loin celle des adultes. Ils font tout de suite la différence
entre ce qui est bien et mal, juste et injuste, ce qui console et ce qui blesse… Ils
ne s’intéressent pas à ce qu’on peut leur enseigner (il se peut qu'ils soient
réfractaires au travail scolaire) parce qu’ils connaissent la véritable hiérarchie
des valeurs. Ce sont bien souvent très jeunes de remarquables artisans. Ils ont le courage de défendre et de protéger les plus faibles même s’ils doivent pour cela risquer de souffrir ou même de mourir : ils n’ont aucune peur des tourments ni de la mort.
Malgré ces immenses qualités, ils ont souvent beaucoup à souffrir de leur
entourage qui ne les comprend pas. On les accuse d’être têtus, indociles et
rebelles parce qu’ils obéissent toujours à leurs
Gefühle plutôt qu’à des habitudes et à des règlements.
Ils peuvent être très riches mais tout donner en l’espace d’une minute. Ils
peuvent avoir une position importante dans la société et l’abandonner sur le
champ. Mais ce ne sont pas des saints, dans le sens où un saint ne fera jamais
quelque chose qu’on pourrait qualifier de mauvais. Un Maître le peut parce
qu’il sait, pour tous les cas de figure, quand, comment, pourquoi, combien de
temps… quelque chose est bon pour une personne précise à ce moment là de sa vie. Ils coulent avec la vie et n’ont de ce fait pas besoin de lois. Quand ils vivent selon les lois, les règlements et les coutumes, c’est dans le but de nous servir d’exemple, à nous qui ne savons jamais vraiment le « quoi » le « quand », le « comment » et le « où ».
Ces « Grands Maîtres » sont libres de toute croyance. Ils n’ont pas besoin
de « croire » puisqu’ils « savent ». Ils n’appartiennent à aucun groupe,
organisation ou pays parce qu’ils savent que celui qui appartient à un groupe, à
une organisation ou à un pays se sépare de ceux qui appartiennent à un autre
groupe, à une autre organisation, à un autre pays. Or ces êtres rares sont là pour l’ensemble de l’humanité, pour chacun de nous, pas pour une catégorie, une nation ou une race.
On ne reconnaît pas ces « Grands Enseignants » aussi facilement que les
« Gurus » parce qu’ils se cachent (involontairement : il leur faut découvrir euxmêmes qui ils sont) jusqu’au moment où le temps est venu pour eux de
commencer à enseigner. Ceux qui sont capables de reconnaître ces Grands
Hommes avant que le moment soit venu pour eux de commencer leur vie
publique sont très rares.
C’est surtout après leur mort que ces « Grands Instructeurs » deviennent
connus. On écrit alors sur leur vie et leur enseignement, on se les raconte et il se peut même qu’on bâtisse une religion à partir de leur faire et de leurs dires. Cela s’est déjà produit.
Aujourd’hui, toutes les religions du monde attendent un «Sauveur» qui
doit bientôt venir, les musulmans comme les chrétiens, les juifs comme les
bouddhistes. Il doit venir quand tout semblera perdu, quand l’humanité aura
perdu tout espoir. Pourquoi pas avant ? Parce que c’est seulement à ce moment
là que les hommes perdront leur arrogance et seront prêts à écouter.
Premier avant-propos
R. tel que vous le découvrez dans cet ouvrage est « le R. » tel qu’il m’est
apparu. Quelqu’un d’autre écrirait un tout autre livre ; le lecteur ferait alors
connaissance avec un R. tellement différent qu’on croirait qu’il s’agit d’un
homonyme. R. est toujours exactement celui dont nous avons besoin (pas
forcément celui dont nous rêvons). Chacun étant unique, avec un héritage
génétique unique, une histoire unique, un caractère et des attentes uniques, « le
R. » avec lequel il « travaillera » sera lui-même absolument unique. Il sera « son
R. à lui ». Les deux auteurs auront pourtant écrit la vérité, leur vérité.
R. dit de lui même qu’il est notre miroir et que chacun rencontre « le R. »
qu’il a mérité. Une personne très ordinaire, plus préoccupée de briller en société
et de mettre des sous de côté aura en face d’elle un R. très ordinaire, pas très
instruit, qui bavardera poliment des problèmes qu’on rencontre pour se garer en
ville. Quelqu’un de mal dégrossi aura à faire à un R. au langage plutôt vert qui
en deux temps trois mouvements « lui rivera son clou ». Un personne en proie à
la souffrance aura, elle, un interlocuteur aux yeux très doux, rempli de
compassion et d’une patience infinie. Un professeur d’université aura un
partenaire d’échanges qui lui donnera matière à réflexion. Quel serait « le R. »
que rencontrerait « un sage réalisé »? J’espère qu’il me sera donné l’occasion un jour d’assister à un tel entretien.
R. n’énonce que peu de généralités. Il ne tient pas des discours devant des
assemblées nombreuses, sans doute parce qu'on ne l'y a pas encore invité. Il ne
s’adresse qu’à des personnes, à un moment précis de leur vie. C’est pour cela
qu’on ne peut pas prendre le conseil qu’il donne à quelqu’un, pour le
« resservir » à quelqu’un d’autre. C’est aussi pour cette raison que je ne peux
pas résumer son enseignement. Il se décrit cependant comme un spécialiste de
« la qualité de vie ». Il nous apprend à vivre ensemble.
L’éducation de nos enfants lui tient particulièrement à coeur. Il consacrera
beaucoup plus de temps à une famille avec enfants qu’à un couple ou à une
personne seule. Il se rendra presque immédiatement disponible pour répondre à
l’appel d’une mère qui veut sauver son enfant. J’en ai vu plusieurs, des jeunes
désabusés, éteints, sans buts, « en guerre froide » contre la société et contre
leurs parents que R. a remis debout. Mais comment saisir l’essentiel de ces
paroles ? R. n’a pas de « principes éducatifs » qu’on puisse énoncer comme
étant « les bons ». Il énoncera avec autorité quelque chose qui ressemblera
fortement à un principe de base ; le lendemain, avec exactement la même
autorité, face à une autre famille, il se pourra qu’il proclame le contraire avec la
même conviction. Le chapitre sur l’éducation a été le plus difficile à écrire pour
toutes ces raisons.
R. est très gêné pour s’exprimer car il est obligé de parler dans une langue
qu’il connaît mal. Il ne possède que de peu de mots de vocabulaire et il est
évident que cela enlève énormément de précision et de saveur à ses dires.
Mieux vaut l’entendre cependant s’exprimer maladroitement que pas du tout. Je
lui serai à jamais profondément reconnaissante d’être entré dans ma vie et dans
celle de mon fils.
Deuxième avant-propos
Rédigé par l'auteur en réponse à des personnes qui avaient cru un temps
que R. était bouddhiste et qui avaient été déçus par la lecture du recueil de
« paroles » en constatant que ce n'était pas le cas.
R. n’est pas bouddhiste. Il ne peut donc pas s’exprimer en bouddhiste. Il
n’est ni chrétien, ni musulman, ni athée, ni rien du tout. Il est « lui ».
Ces citations ont été extraites de conversations. Il y manque donc ce qui
s’est dit avant et ce qui s’est dit après. La conversation avait lieu entre R . et une
personne à un moment précis de sa vie à elle. Elle avait besoin de certains mots
et pas d’autres. Ces citations ne sont donc pas des vérités valables pour tous,
partout et toujours.
Ensuite, R. est obligé de parler dans une langue qu’il connaît mal. Il se
débrouille avec très peu de mots de vocabulaire. Sa syntaxe bizarre oblige ceux
qui traduisent à vérifier assez souvent ce qu’ils ont compris. Ce que vous lisez
est passé par trois langues : la langue maternelle de R., puis l’allemand, qui est
une langue étrangère pour lui comme pour moi, puis le français.
Le Père de (...) a lu avec plaisir une partie des écrits consacrés à R. Il y a vu des perles, mais a commenté avec « certaines formules sont trop raides et ne cadrent pas avec l’enseignement de l’Eglise ». Bien sûr, R. n’est pas chrétien !
A.D. a été, lui, plus enthousiaste.
Et je comprends bien que, puisque vous êtes bouddhistes, vous êtes
heurtés par ce qui ne colle pas avec le bouddhisme.
Ce serait tellement bien si quelqu’un pouvait, avec des mots, faire
l’unanimité. Malheureusement, c’est impossible, car les mots sont des symboles
sonores et personne ne peut faire autrement que de les charger d’un sens en
partie personnel. Les mots peuvent être commentés, réfutés, mal traduis, mal
utilisés (pour l’émetteur), et mal compris (par le récepteur).
Souvenons-nous que Jésus a été crucifié pour, par ses paroles, avoir
scandalisé les juifs ! Or, il y avait de bons juifs, très instruits, très honnêtes, très
avancés spirituellement... Je ne sais pas s’il y a eu des histoires de massacres
dans l’histoire du bouddhisme...
Les mots, tout en étant un pont entre les gens, dressent aussi une
séparation.
Le plus grand enseignement passe par le silence, ont dit certains grands
sages. Or, tant que nous sommes épais, nous ne sommes pas capables
d’apprendre par un enseignement donné silencieusement. Ensuite, cet
enseignement silencieux demande que nous soyons en présence du sage...
Je vous remercie de votre franchise. Il est souvent courageux d’aller à contrecourant.
PREMIERE PARTIE: LE RECIT
Chapitre 1
Comment tout a commencé
C’est quand je suis entrée à l’école que je me suis rendue compte que « ça
pensait tout seul » dans ma tête. Le soir, couchée dans mon lit en attendant que
le sommeil arrive, j’écoutais les phrases qui se disaient toutes seules. C’était
très intéressant, parce que c’était un phénomène tout nouveau... Maintenant,
j’essaye de les faire taire.
Quand j’étais petite, je m’intéressais beaucoup à l’impression que j’avais
d’être « moi » et non quelqu’un d’autre. Je trouvais très étonnant d’être née
dans ce coin du monde, à cette époque, de ces parents là. Je me demandais si la sensation que les autres avaient d’être « eux » était la même que celle que
j’avais d’être « moi ». Parfois, quand la maîtresse parlait, mon regard tombait
sur l’une ou l’autre élève de la classe et ma pensée formulait la question :
« comment ça fait d’être Laurence ? ». Et j’observais longuement cette petite
fille. Aurais-je été la même si j’étais née d’une autre mère ? Ou d’un autre
père ? Si j’avais porté un autre prénom ?
J’ai interrogé ma mère à ce sujet. Elle m’a priée sèchement de bien
vouloir arrêter de poser des questions oiseuses.
Je voulais aussi arriver à savoir comment je m’y prenais pour faire bouger
mon corps. Je remuais les doigts et je les regardais se plier tous ensemble, puis
les uns après les autres, très vite, puis très lentement, avec toute la concentration
dont j’étais capable, pour comprendre comment je réalisais un tel prodige.
Un autre mystère que je voulais éclaircir était celui de l’existence du
monde. Comment se faisait-il qu’il y ait « quelque chose » plutôt que « rien »??
(Je ne connaissais pas encore le mot « néant »). Je posai la question à mon père
qui m’a répondu que je devais apprendre d'urgence à m’exprimer plus
clairement.
J’ai, à partir de là, gardé mes interrogations pour moi.
Quand les reportages d’Arnaud Desjardins* sont passés à la télévision
française, j’avais peut-être douze ou treize ans. J’étais autant fascinée par les
images de ces sages hindous souriants et de ces moines tibétains en train de
psalmodier, que par cet homme, quasiment immobile, assis sur une simple
chaise, qui répondait de façon posée aux questions d’André Voisin*. Chaque
émission se finissait toujours trop tôt à mon goût, et je ne vivais plus que dans
l’attente du même rendez-vous, sur la même chaîne, la semaine suivante. Je
savais maintenant qu’il y avait autre chose et que cet « autre chose » seul
méritait d’être recherché.
J’ai ressenti fortement un beau jour l’envie de lire le Nouveau
Testament.* J’étais une étudiante effroyablement timide, et il m’a fallu beaucoup de courage pour oser entrer dans une librairie catholique afin de m’en
procurer un. Mes années de catéchisme* avaient eu pour effet de me persuader
que s’il y avait quelque chose à trouver quelque part, ça pouvait être partout
sauf chez les chrétiens. Mais quand j’ai commencé ma lecture, essentiellement
dans le train qui me menait de la banlieue où j’habitais jusqu’à la gare Saint-
Lazare, j’arrivais toujours trop vite à destination. J’ai dévoré chaque page, aussi
passionnée par les Évangiles* que par les Épîtres*, et avec autant de voracité
que s’il s’était agit du meilleur des romans policiers. J’avais la sensation qu’on
m’avait privée d’un trésor pendant des années. Le dernier verset de
l’Apocalypse* lu, je ne rêvais plus que de lire les écrits des saints pour savoir en
quoi consistait l’expérience de dieu. Mais je n’avais personne pour me guider.
J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai frappé à un presbytère*,
pensant que c’était la meilleure des portes. Le curé m’a bien reçue mais s’est
beaucoup plus préoccupé de savoir si j’allais à la messe, que de mes besoins de lectures qui n’étaient pas une priorité à ses yeux. C’était pour moi une nouvelle
confirmation que l’église catholique était le dernier endroit où aller pour apaiser
ma soif du spirituel.
J’ai donc lu « Les Chemins de la Sagesse* » d’Arnaud Desjardins* à la
place.
Dès la fin de mes études j’ai trouvé du travail dans la Drôme. Les hasards
ont voulu que je sois invitée à accompagner une jeune collègue à la
communauté pentecôtiste* de Gagnières*, (d’ailleurs plus un centre
d’évangélisation qu’une communauté) que j’y entende prêcher le pasteur
Thomas Roberts*. Puis dans les mois qui suivirent, je suis allée écouter avec
avidité des leaders du mouvement charismatique* aussi bien protestants que
catholiques, à la communauté de la Sainte Croix*, entre autres, et dans les
divers rassemblements qui avaient lieu dans la moitié sud de la France. Il y avait
un jeune père jésuite,
(je crois me souvenir que son nom était Jean-Claude Caillaux) dont je n’ai oublié ni le rayonnement ni la brillante intelligence. J’ai vu pour la première fois des gens prier et j’ai eu envie de savoir ce qui les faisait rester immobiles à l’oratoire*. Ils avaient l’air d’aimer ça ; mais quand moi j’essayais de prier, je m’ennuyais terriblement.
J’ai été convaincue, à la suite de ces rencontres, que le christianisme
pouvait être la réponse à ma quête, au moins partiellement, à condition toutefois
que ce fut ailleurs que dans une paroisse. J’ai donc suivi fidèlement tous les
conseils qui nous étaient donnés par des gens qui disaient être heureux depuis
qu’ils étaient chrétiens et « baptisés dans le Saint-Esprit*. J’ai courageusement
suivi tout ce qui était prescrit. J’ai prié pour avoir la foi... et je me suis, après
plusieurs mois d’efforts quotidiens, sentie chrétienne ; j’ai jeûné ; j’ai veillé ;
j’ai prié encore et encore le Dieu de Jésus Christ, en sanglotant de désespoir
devant son silence. J’ai imploré des heures durant le Saint-Esprit* de faire en
moi sa demeure. En vain. Pendant un certain temps du moins. Je vivais dans un
état de tension extrême qui m’a menée à mon tour à « faire l’expérience du
Saint-Esprit ». Je relisais parallèlement « les Chemins de la Sagesse ».
Je suis passée par la vie communautaire où, avec un enthousiasme de
jeunes adultes prêts à changer le monde, nous voulions prouver que les valeurs
chrétiennes pouvaient se vivre au quotidien. Nous étions plusieurs valides et
handicapés moteurs à risquer ensemble cette aventure. Je faisais de plus comme des milliers de jeunes de l’époque : j’allais à Taizé*, je lisais les livres de Frère Roger* en qui je devinais un saint. Je faisais mes délices des chants de la
communauté que j’écoute encore maintenant avec un plaisir toujours vif.
J’ai vécu dans la communauté charismatique de la Sainte Croix*, plus
exactement parmi ceux qu’on appelait « Les Pauvres Du Seigneur* » quatre à
cinq ans environ avant sa dissolution par monseigneur Matagrin*, l’évêque de
Grenoble. Je savourais les Fioretti* de Saint François* et je goûtais Séraphim de
Sarov*. Nil Sorski*, Ambroise d’Optino*, Jean de Cronstadt*. Jean et
Barsanuphe de Gaza* me servaient de nourriture et je me désaltérais avec « Le
Pèlerin Russe* ». J’ai lu Lanza del Vasto*, qui d’ailleurs nous rendait parfois
visite car des anciens compagnons de l’Arche* vivaient à la Sainte Croix*. J’ai
eu l’honneur de l’écouter donner des conférences, mais aussi de l’entendre nous parler en comité plus restreint. Il nous invitait à lui poser des questions. J’étais trop timide pour oser le faire moi-même et je laissais aux autres le soin de
prendre la parole. La banalité des questions qui surgissaient de notre petit
groupe était navrante. J’ai touché du doigt le fait que poser une question
intelligente et authentique demande les mêmes qualités que celles qui sont
nécessaires pour y répondre. « Le disciple crée le maître autant que le maître
crée le disciple », lirai-je plus tard, et j’acquiescerai intérieurement à cette
vérité, comme à quelque chose que je savais déjà. J’en recevrai la confirmation
bien plus tard, en présence de celui qui me choisira pour élève autant que moi je
le choisirai pour maître. Le maître et le disciple sont tous les deux responsables
de l’enseignement qui est donné, et le disciple plus même que le maître, diraisje
maintenant.
Je m’attendais à être éblouie à la fois par l’homme, et par ses paroles.
Certes, Lanza del Vasto* était imposant, mais aussi tellement « normal »...
J’ai découvert la spiritualité orthodoxe*, la beauté des liturgies qui élèvent
l’âme et qui, malgré une durée de plusieurs heures, me semblaient toujours finir
trop vite. Et tout en lisant et relisant Krishnamurti* que j’avais découvert à
vingt ans, je faisais autant mes délices des Pères du Désert*, de Silouane*,
d’Ignace Briantchaninov* que des écrits de Thérèse d’Avila*. Je savourais les
« Carnets de pèlerinage* » de Ramdas* et l’enseignement de Râmakrishna*.
Pour moi, c’était la même musique qui se laissait deviner derrière ces textes, la
même réalité sous-jacente exprimée dans des contextes culturels différents. Je
m’exerçais à la prière de Jésus* et l’instabilité de mon esprit me faisait verser
des larmes amères sur mon manque de ferveur, responsable, à mon avis, du
silence du Ciel.
J’ai fréquenté assidûment, tout au long de ces quinze années, des
monastères de contemplatifs et de contemplatives: Les soeurs d’Eygalières*, les
dominicaines de Chalais*, la trappe de Chambaran*, l’Abbaye de la Pierre-quivire* et les Petites Soeurs de Bethléem*. Alors que je faisais un séjour dans une hôtellerie de monastère, j’ai été surprise un jour par une explosion de pleurs que j’ai dû contenir à grand-peine. La violence de mon chagrin, que rien n’avait
annoncé, dépassait ma compréhension. J’avais toutes les peines du monde à
cacher mon émotion aux autres personnes qui assistaient à l’office* en même
temps que moi, dans la sobre église de pierres, au milieu des icônes* et des
lampes à huile. J’avais la certitude que ma place était au milieu des religieuses,
que celle où je me sentais reléguée provenait d’une erreur monstrueuse qui allait bientôt éclater aux yeux de toutes, qu’elles allaient m’inviter à me joindre à
elles... mais rien de cela ne se produisit bien sûr. Il m’a fallu un long moment
pour retrouver mon calme.
J’ai commencé à me poser sérieusement la question de la vie monastique.
Je priais ; je lisais, le cerveau concentré, à la limite de l’éclatement, pour
essayer de toucher l’expérience qui se cache derrière les écrits des mystiques. Je priais à nouveau. Je suppliais le Ciel de me répondre, suffoquant de souffrance parce que Dieu ne voulait pas de moi.
J’ai pleuré après une direction spirituelle. J’ai fait les « trente jours »* de
Saint Ignace* pour trouver quelle était la volonté de Dieu à mon égard. Il est
resté muet. Et mon angoisse de ne pas Le trouver a grandi.
Puis ce fut la découverte de la vie monastique, en clôture et non plus en
hôte, dans un ordre érémitique. Mais ce n’était pas là que Dieu me voulait. Ce
fut en pleurant que j’ai quitté mon cher monastère. Je menai de nouveau une vie
communautaire, laïque cette fois, à l’Arche* de Jean Vanier*, où adultes
déficients mentaux et non handicapés mènent ensemble leur vie quotidienne.
J’ai crée avec une poignée de jeunes adultes extraordinaires une
communauté thérapeutique (on donnait à l’époque à ce genre d’institution le
nom de « Lieu de Vie ») dans laquelle nous vivions entre autres avec une jeune
femme autistique qui depuis, vieillit tranquillement dans un des foyers de
l’Arche*.. Pendant les sept ans passés avec cette jeune femme et un prêtre
atteint de graves troubles du comportement à la suite de lésions cérébrales, et
d’autres qui sont restés moins longtemps, j’ai eu l’impression d’avoir
pleinement compris ce que veut dire Jean Vanier* quand il déclare, à la suite de
Saint Vincent de Paul*, que « les pauvres sont nos maîtres ». J’entendrais
presque deux décennies plus tard, avec une joie mêlée d’étonnement, le Maître
qui m’aura choisie prononcer exactement ces mêmes mots!
Je fréquentais la messe du dimanche à peu près régulièrement, de
préférence au monastère le plus proche, mais j’allais aussi à celle de la paroisse.
Certaines phrases prononcées par le prêtre pendant la célébration, spécialement une de celles qu’il énonce au moment de la liturgie eucharistique*, pendant les rites de préparation des dons (qu'on appelait « offertoire* » dans ma jeunesse) :
« Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance,
puissions nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité »
me faisaient trembler. Elles sortaient de moi en même temps que le prêtre les disait, tout en versant le vin et l’eau dans la coupe. C’était mon cri intérieur le plus secret qu’il lançait à toute l’assemblée. Je guettais ces moments, je vibrais en entendant une autre voix que la mienne dévoiler ma raison de vivre.
Comment pouvait-on être distrait en écoutant cela ? Comment pouvait-on
prononcer à haute voix une telle prière avec la même indifférence que celle que
l’on met à débiter une récitation apprise par coeur ?
J’avais honte de mon émotion et je jouais l’indifférente pour surtout ne
pas me faire remarquer. Dans le milieu que je fréquentais, il était de bon ton
d’avoir la foi, à condition toutefois qu’elle soit modérée.
Le monastère tibétain de Montchardon* avait bien entendu reçu ma visite,
mais les moines ne parlaient que l’anglais. Mon médiocre niveau oral dans cette
langue me contraignait à recourir aux services d’interprètes bénévoles, ce qui
me freinait beaucoup. Ces personnes, qui gravitaient autour du monastère,
mélangeaient traduction et commentaires personnels et me faisaient sentir
qu’elles appartenaient à une sorte d’élite. Ces gens donnaient aux échanges un
ton de conversation de salon plutôt que d’entretien spirituel.
La dernière fois que j’y suis allée, c’était à l’occasion de la visite d’un
Rimpoché*, je ne sais plus lequel. J’ai assisté aux cérémonies qui ont eu lieu
sous une grande tente dressée pour la circonstance. J’ai eu beau me crever les
yeux, je n’ai vu qu’un gentil grand-père sans auréole au-dessus de la tête !
Comme l’a commenté Christiane, membre de notre communauté, quand
nous fûmes sur le chemin du retour, c’était « comme chez nous ». L’officiant
portait la robe monastique brun rouge au lieu de l’aube blanche, de la chasuble
et de l’étole ; les rites étaient différents, mais c’était des rites, aussi codifiés que
« chez nous » ; Les participants à la « grand-messe tibétaine » se voyaient
déposer autour du cou l’écharpe blanche qu’ils avaient eux-mêmes apportée au
lieu de recevoir au creux de la main une hostie* cuite chez les trappistines* d’à
côté.
Je croyais dur comme fer que si je vivais chaque moment de ma vie dans
la plus grande honnêteté, si je cherchais Dieu en fuyant de toutes mes forces la
tiédeur, si je prenais des risques en Son Nom à partir de ce que je pouvais
interpréter comme un signe alors, même si je me trompais, Dieu ne permettrait
pas que ce fut pour longtemps. Ma bonne foi suffirait pour que mes erreurs me
soient pardonnées. Il saurait bien me faire trouver la route qui devait être la
mienne, même si je prenais des sentiers détournés.
J’ai demandé, à différentes étapes de ce parcours, à des prêtres de me
prendre sous leur direction, notamment à un père jésuite de grande valeur, le
Père d’Oncieux*. Mais s’ils étaient tous très gentils, patients et le plus souvent
pleins de bon sens, aucun ne m’a offert ce après quoi je me languissais. Un,
particulièrement, du diocèse de Lyon, jouissait d’une réputation établie. Mais il
ne répondait pas à mes attentes, ne sachant discerner si mes impatiences par
exemple provenaient d’un besoin urgent de repos ou véritablement de manque
d’esprit de service. Je retrouvais souvent cette absence de discernement chez
mes directeurs. Il arrivait que le remède proposé ne fasse qu’aggraver le mal
initial. Je ne les gardais jamais bien longtemps.
Je criais intérieurement après un starets*, et ce, si fort, que j’étais
persuadée que s’il en restait encore ne serait-ce qu’un seul, caché dans une de
ces immenses forêts de Russie, il ne pouvait pas ne pas m’entendre, en vertu du mystère de la communion des saints*.
Je me suis remise à voir des fantômes, ce qui ne m’était plus arrivé depuis
mon enfance. Alors que ce phénomène était simplement intéressant lorsque
j’étais petite, c’était devenu quelque chose qui me terrifiait.
Celui à qui je confierai plus tard la direction de ma vie me certifiera à
plusieurs reprises que les fantômes n’existent pas et que quand on est mort, on
l’est bel et bien. Mais je lui réponds que, même s'il n'y en a pas, j'en ai vu
quand-même.
C’est un sujet que je n’ai abordé que peu de fois avec lui, notamment à cause
d’une de ses élèves qui dit être souvent tourmentée par les trois mêmes
fantômes qui lui rendent visite fréquemment.
Au cours de ces années j’ai quand même parfois connu de courts moments
d’apaisement, comme cette nuit où mon désespoir était plus profond encore et
où je venais de poser un recueil des paroles d’Anandamayi*. Je l’ai appelée au
secours et j’ai ressenti une paix qui m’a redonné espoir; ou quand j’ai vécu
l’expérience de l’ »effusion du Saint-Esprit »*, expérience inoubliable où je me
suis sentie entourée de quelque chose que je décrirais comme une « lumière
d’amour intelligente » que je voyais je ne sais pas comment puisque les
personnes qui m’entouraient à ce moment là n’en ont vu que les effets qu’elle
produisait sur moi, ainsi que les changements durables qui en ont découlé.
J’ai reconnu plus tard que sur cette « expérience du Saint-Esprit » je
pouvais peut-être mettre les mots de « Etre-Conscience-Béatitude » qu’on lit
dans les écrits des advaïtins*. Ou cela correspondait peut-être à ce que les Pères chrétiens appelaient « vision de la Lumière Incréée ». Cette expérience ineffable s’est malheureusement peu à peu estompée et aucun de mes efforts n’a pu jusqu’à présent la faire revenir.
Une année, j’avais réussi à mettre un peu d’argent de côté et au lieu de
faire comme d’habitude, c’est-à-dire permettre à une famille d’aller chercher à
l’étranger un programme de stimulation sensori-motrice pour leur enfant
handicapé, j’avais choisi de l’utiliser pour participer aux rencontres de Saanen,
en Suisse, où Krishnamurti* parlait une fois par an. Folle de joie, brûlante du
désir de voir enfin en chair et en os celui dont je lisais les livres depuis mes
vingt ans, celui dont la vue, la voix, les paroles vivantes suffiraient, pensais-je, à
me faire toucher du doigt ce que je cherchais depuis si longtemps, j’attendais
confirmation de mon inscription... Une lettre de l’association Krishnamurti
m’arriva. Il venait de mourir.
Les années ont passé ainsi, pendant lesquelles Ramana Maharshi*, Henri
Le Saux*, encore et toujours Krishnamurti*, et d’autres m’ont d’abord autant
servi de nourriture que Dorothée de Gaza*, les Pères neptiques* et les premiers
spirituels cisterciens*, puis davantage au fur et à mesure que le temps passait,
bien davantage même. Mais je ne voyais aucune transformation en moi. Je
faisais du « sur-place ».
J’ai fini par penser que ce après quoi j’avais couru avec la plus grande des
honnêtetés n’était pas pour moi. J’avais péché par orgueil et ma soif de Dieu
n’était qu’une ambition malsaine que j’avais nourrie pendant quinze ans et qu’il
était temps d’abandonner, peut-être même le symptôme principal d’une névrose
discrète causée par une enfance sans père. Ne présente t-on pas Dieu comme
« Le Père » ?
Je me suis alors mariée sans amour, avec un homme qui ne m’aimait pas
non plus. J’avais trente-cinq ans. J’avais cru naïvement que nous serions bons
amis et que la tendresse grandirait entre nous avec les années. Ce furent seize
années de lutte pour maintenir ma famille unie, pour assurer la meilleure des
vies possibles, affectivement du moins, à nos enfants. Ce fut l’échec. Je payais
très cher ce mariage qu’un merveilleux prêtre, dont la mémoire vit encore au
coeur de beaucoup de dauphinois, avait favorisé, croyant par là faire notre
bonheur, à mon mari et à moi. Nos enfants le payaient encore plus cher.
Mon mari étant allemand, je me suis expatriée. A mesure que les années
passaient, je devins triste, épuisée, rongée de culpabilité vis à vis de mes enfants à qui j’avais donné « cette vie là ». Je cherchais encore et encore à faire de notre vie de famille une vie paisible, chaleureuse où chacun se sente bien. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je n’avais pas les éléments en main pour voir que nous devions partager notre vie avec un homme indifférent, qui faisait vivre sa famille dans le besoin pour assouvir son idée fixe : accumuler le plus de zéros possible après le un, sur un compte en banque dont il me cachait
l’existence. C’était son secret.
Le mien restait aussi caché que le sien : je priais encore, mais en faisant
grandement attention de ne pas me faire surprendre. Ne pas être capable de me
satisfaire de ce que la vie matérielle m’offrait en fait de buts (le plus raisonnable
étant celui de gagner beaucoup d’argent) et mendier auprès d’un Dieu tout
puissant qu’on cherche à attendrir (c’était la définition que mon mari donnait à
la prière) était pour lui la preuve que j‘étais restée infantile et que ma mentalité
était digne de celle d’un Moyen-âge obscurantiste.
Mes lectures lui étaient suspectes et le faisaient douter de mes capacités à
porter des responsabilités concrètes.
Mais rien ne me faisait arrêter de lire chaque soir Nisargadatta*, Poonja*
ou encore Amma* dont je ne connaissais pas l’existence avant de m’installer en
Allemagne, de parallèlement continuer de scruter par intermittence les écrits des
Pères* de la Philocalie* pour trouver des indications qui me soutiennent dans
ma pratique de la Prière du Coeur*, de raviver à l’occasion ma foi avec Thérèse
de Lisieux*, le Curé d’Ars* ou une biographie du Padre Pio* ou d'un autre
saint. Je restais fidèle également aux enseignements de Krishnamurti* que je
lisais en m’arrêtant longuement après presque chaque phrase, concentrée en
moi-même pour examiner si je débusquais en moi ce qu’il décrivait comme
étant notre mode de fonctionnement habituel, à nous, qui ne sommes pas libérés de notre conditionnement. Je me laissais provoquer par les interviews d’U.G*,
« l’autre Krishnamurti ». Je cherchais inlassablement dans l’anthologie de textes
spirituels sur la prière du coeur de l’higoumène* Chariton*, les indications qui
me permettraient d’avancer. Je prenais des notes de lecture à n’en plus finir.
J’en remplissais des cahiers entiers. Je cherchais une phrase et je m’endormais
avec. Je cherchais une autre phrase et je tentais de la garder en moi le long de la journée.
Ma fille aînée, fille en fait de mon mari et de sa première femme défunte,
avait toujours été avec moi et ma famille froide et distante, ce que je comprenais
très bien. Elle luttait de toutes ses forces contre « l’intruse » qui avait eu
l’audace d’épouser son père et elle se protégeait comme elle pouvait d’une vie
de famille ou chacun pesait sur l’autre comme un poids mort. Mon fils était
psychiquement et physiquement malade depuis des années, incapable d’aller à
l’école depuis six ans. Ma plus jeune ne recevait rien de ce qu’elle était en droit
d’attendre de ses parents et cherchait à passer le plus de temps possible en
dehors de la maison. Elle se serait bien faite adopter par une autre famille.
Mon mari nous interdisait de chauffer. Je passais outre ; mais tenace, il
faisait le tour des radiateurs dès qu’il rentrait du bureau et les fermait en disant :
« vous ne remarquez pas qu’il fait trop chaud ? » Et il expliquait que les
différences de température étaient responsables des rhumes chez les enfants...
Puis il est resté de plus en plus à la maison pour travailler.
La porte de son bureau n’a très vite plus fermé... Nous n’avions pas
d’argent pour la faire réparer, disait-il. Et je le croyais. Il espionnait ainsi tout ce
qui se disait et se passait dans l’appartement, et se mêlait de tout à temps et à
contretemps. Toujours prête à me remettre en cause, je ne soupçonnais pas une minute qu’il assouvissait sa passion du contrôle et de la domination.
Il exigeait de moi chaque ticket de caisse et faisait des remarques qui me
blessaient à la fin du mois quand je ne pouvais pas justifier la disparition de
cinq euros.
Quand je lui disais que je me sentais surveillée, il répondait qu’il se
donnait bien du mal pour que nous arrivions à joindre les deux bouts et que mon
impression était due à mon inexpérience de la vie de famille normale. Je
m’examinais pour voir s’il n’avait pas raison. C’était possible. J’allais me
corriger.
Quand je réclamais la liberté d’éduquer les enfants comme je le sentais, il
répondait que ceux-ci avaient besoin d’un père qui dirige leur vie. Je restais
coite, car lui, qui venait d’une famille normale, avec père et mère toujours
ensemble après quarante ans passés de vie commune et apparemment bons
amis, famille dans laquelle les enfants avaient toujours été bien traités, savait
certainement mieux que moi ce qui était juste...
Il nous refusait la télévision, sous des prétextes éducatifs, alors que
j’aurais tellement aimé regarder de temps en temps un film avec les enfants.
Il empêchait tout bonnement la moindre vie de famille authentique, menant son
existence à côté de nous et nous interdisant de façon très subtile d’être autre
chose qu’une juxtaposition de personnes dormant et mangeant sous le même
toit.
Je ne disposais pas de la moindre somme et je m’habillais avec des
vêtements de récupération. Les enfants avaient l’air de nécessiteux et notre
aînée en souffrait beaucoup. Mon mari s’était toujours arrangé pour que je ne
sache pas quel était le montant de son salaire. Je croyais vraiment que nous
étions aussi à l’étroit financièrement qu’il le disait. Et j’avais pitié du poids qui
pesait sur ses épaules. Le peu que je gagnais en donnant des heures de soutien scolaire était tout de suite dépensé pour la famille.
Ne sachant pas très bien argumenter, je restais toujours perdante dans mes
tentatives de dialoguer avec lui. C’est plus tard, quand l’ayant quitté, et étant
redevenue lucide, j’ai compris à quel point, sous des dehors gentils et même
parfois prévenants, il nous avait isolés du monde, nous avait utilisés comme ses
objets personnels pour satisfaire son besoin de domination et son avarice.
Les fantômes ont fait à nouveau leur apparition dans ma vie, après
plusieurs années de tranquillité, ce que je supportais très mal.
Je ne savais pas que tout le monde n’était pas de bonne volonté. Je pensais
sincèrement que tous faisaient toujours de leur mieux, sans doute parce que je
n’avais dans ma vie rencontré que des personnes qui faisaient effectivement de
leur mieux toujours et partout. Ensuite, je pensais que tous les hommes étaient
difficiles, par définition, et je ne trouvais pas celui-là si mal: nous ne le
craignions pas, et comparé à mon propre père qui nous terrifiait, je le trouvais
plutôt gentil.
Les enfants n’avaient pas peur de lui. C’était pour moi la preuve qu’il
n’était pas mauvais. Il n’était tout simplement pas très loquace. J’étais
persuadée qu’il lui suffirait de voir ce qui allait de travers dans notre vie de
famille pour qu’il corrige immédiatement ce qui dépendait de lui.
J’étais complètement novice dans la vie du monde ordinaire. Je n’avais jusqu’à
mon mariage pratiquement rien connu d’autre que la vie communautaire avec
des gens d’une grande propreté de pensées, de paroles et d’actions, qui jamais,
au grand jamais, n’auraient blessé qui que ce soit par intention. Je suis devenue
dépressive.
Il fallait que j’aille très vite mieux afin de sauver ce qui restait encore à
sauver. J’étais devenue incapable d’être une mère suffisamment bonne pour mes
enfants qui ne recevaient pas de moi ce qu’ils auraient dû recevoir.
Grâce à une somme rondelette héritée de ma mère, décédée en 2001, et
que mon mari n’a pas pu entièrement détourner, j’ai pu reprendre contact avec
le monde extérieur. La seule façon jusqu’à présent de le faire aurait été de
chercher du travail. Mon mari me pressait de vendre des petits pains à mi-temps
par exemple, ce qui aurait couvert mes frais de sécurité sociale et l’aurait, lui,
soulagé de ma cotisation (nous étions assurés dans le privé). Mais comment
trouver un « vrai » travail avec un enfant malade à la maison que je devais
instruire moi-même, avec un diplôme français qui n’avait pas d’équivalence en
Allemagne, une connaissance de la langue insuffisante pour assumer un emploi
digne de ce nom au lieu d’un « mini-job » payé « à coup de lance-pierres » ?
Mon mari avait atteint son but, celui de me rendre complètement idiote et
dépendante. Cet argent m’a sauvée.
J’ai commencé par une rencontre avec Amritanandamayi*, une sainte
indienne plus connue sous le nom de Amma*. Je ne sais plus comment j’ai
appris qu’elle serait à Mannheim à une certaine date, qu’elle y donnerait son
Darshan* et qu’elle prendrait dans ses bras tous ceux qui le souhaiteraient. J’ai
décidé d’y aller avec mon fils, peu importe les arguments que mon mari mettrait
pour me dissuader d’y aller.
J’aurais aussi voulu emmener ma fille, mais j’étais épuisée depuis trop
longtemps pour trouver la force d’un voyage, même court, avec deux enfants.
De plus, ma fille aurait dû manquer une journée d’école, et trouver les
arguments pour convaincre mon mari de la laisser venir avec nous me semblait
une montagne d’efforts à gravir. Mon fils était plus en danger que ma fille, car
nous avions failli le perdre deux ans auparavant. J’avais usé mes forces auprès
de son lit, à lui « transfuser » jusqu’à mes dernières gouttes d’énergie dans
l’indifférence complète de mon mari et de ma belle famille, afin qu’il trouve la
force de continuer à vivre. Je pouvais maintenant payer deux billets de train,
aller et retour. Je n’étais pas obligée d’en mendier l’argent et de donner de
surcroît des justifications à n’en plus finir. Je ne dépendais plus du bon vouloir
de mon époux pour faire deux pas hors de la maison.
Nous avons vu, entendu et touché la sainte, comme des milliers d’autres.
C’était une femme de mon âge, assez petite et potelée. Je n’ai pas reçu de choc
particulier. Alors qu’elle était à un mètre de nous, je la priais intérieurement de
me donner un signe, de regarder au moins mon fils pendant une seconde et de
lui sourire. Rien.
Nous avons écouté son enseignement. Nous avons entendu les chants.
Nous avons pris notre ticket, comme chez l’épicier, qui nous donnait le droit
d’être pris dans ses bras entre le numéro 854 et le numéro 856.
Je voulais tellement que le poids de souffrance qui pesait sur le coeur de mon
fils soit enlevé comme d’un coup de baguette magique. Rien. Du moins rien de
sensible. S’il y a eu aide de sa part, celle-ci m’est restée cachée.
Mon fils a tout de même eu cette parole, après avoir été embrassé par
elle : « On sent qu’elle nous aime vraiment ! »
Je me suis offert une formation P.N.L. complète, le « practitionner » et le
« master », ce qui m’a permis de redevenir en deux ans en partie ce que j’étais
intellectuellement avant mon mariage. Mon niveau d’allemand a pu dépasser
celui qui m’était nécessaire pour acheter un kilo de tomates.
J’ai participé à un Séminaire « S.A.G.E.* ».
J’ai aussi suivi un week-end de formation de « yoga du rire* » avec le Docteur
Kataria*. J’avais besoin de joie, de moments de plaisir et aussi de trouver
l’espoir que quelque chose pouvait encore changer dans la vie de mes enfants et
dans la mienne. J’ai essayé de mettre en route un « club de rire »... et R. m’a
rencontrée.
Chapitre 2
Les deux premières rencontres
J’ai réservé une salle privée une soirée par semaine et j’ai essayé de
rassembler quelques personnes qui voulaient bien rire régulièrement. Nous
étions au maximum une dizaine de femmes, parfois moins. Une des
participantes, Élisabeth*, avait dans les soixante-cinq ans. Elle cherchait
manifestement à établir le contact avec moi. J’allais déjà beaucoup mieux que
quelques mois auparavant et je croyais naïvement arriver à faire bonne figure, à
masquer mon immense tristesse et ma fatigue par une gaîté feinte. Mais je
n’avais pas pu la tromper.
Je n’étais pas tentée de voir cette femme en dehors de notre rendez-vous
hebdomadaire de rire. Elle me glissait parfois qu’elle avait un ami merveilleux,
une sorte de magicien doté de pouvoirs extraordinaires. Je n’avais certes pas
envie de m’intéresser à ce genre d’élucubrations et quand elle tentait de faire
glisser la conversation sur le sujet de son ami peu commun, je ne réagissais pas.
Je pensais qu’elle allait se décourager et comprendre que je voulais qu’elle me
laisse en paix avec ses fantaisies ésotériques.
Elle m’a invitée à prendre le thé chez elle. Je ne sais plus pourquoi j’ai
accepté. Sans doute que ma solitude se faisait plus sentir que d’habitude quand
elle m’a transmis cette invitation, ou que j’étais prête à accepter toutes les
occasions de rester un peu plus hors d’une maison dans laquelle je ne me sentais
pas chez moi.
Alors que nous étions à table, dans son coquet petit « salle-à-mangersalon »,
quelqu’un a sonné. Elle a fait entrer un homme de taille moyenne,
mince et grisonnant. Cet homme au visage harmonieux était manifestement
moyen-oriental. J’aurais pu le prendre pour un turc, ce qu’il n’était pas, apprisje
par la suite. J’ai tout de suite deviné en lui l’ami dont Élisabeth cherchait
depuis des semaines à me chanter les louanges.
Il portait une veste foncée, très propre, mais froissée dans le bas du dos; Je le
situais un peu au-dessus de la cinquantaine. Son regard était sévère et il m’a
saluée sans sourire, d’une façon que j’ai trouvée froide, très distante, sans
aucune trace de la chaleur factice que la politesse nous oblige le plus souvent à
manifester quand on rencontre des visiteurs chez nos amis. Il se tenait
parfaitement droit, mais souple, sans aucune tension superflue, les bras le long
du corps et les mains ouvertes. Son regard était dérangeant. Je n’ai pas pris
conscience tout de suite de tous ces détails concernant son aspect physique. Je
ne me suis aperçue que plus tard que j’avais enregistré tout ceci, quand le soir
venu, ma mémoire a fait défiler les images de cet après-midi dont j’aurais dû
cocher la date dans mon agenda.
Élisabeth l’a invité à s’asseoir et lui a servi un thé. Il s’est assis à table
avec nous, mais j’ai deviné qu’il aurait préféré rester debout. Cet homme était
silencieux, ne répondant à Élisabeth que quand elle lui adressait directement la
parole. Il parlait un allemand très approximatif, d’une voix rauque, avec un fort
accent. Ses fautes de déclinaisons et ses emplois erronés de pronoms personnels
me rendaient ses paroles difficiles à comprendre. Quand il m’a fallu lui adresser
directement la parole, ce dont je me serais bien passée, il m’a prié de le tutoyer,
comme il l’avait fait avec moi alors qu’il m’avait demandé de répéter mon nom,
qu’il n’avait pas bien saisi. J’en ai déduit que sa langue maternelle ne
comportait pas de vouvoiement, mais je dérapais vers le « vous » car cet homme
n’incitait pas à la familiarité.
Élisabeth lui témoignait beaucoup d’égards, tout en étant assez libre de
paroles avec lui. Je remarquais la beauté de ses mains, la précision de ses gestes,
la manière attentive avec laquelle il prenait un morceau de sucre, comment il le
portait tranquillement à sa bouche, dont la lèvre supérieure était masquée par
une moustache poivre et sel, et comment il sirotait son thé bouillant en
plongeant son regard à la fois triste et sévère jusqu’au plus profond de mon être.
J’avais la sensation désagréable que je ne pouvais rien lui cacher, et qu’il
regardait des zones en moi qui m’étaient à moi-même inconnues.
Il donnait à sa pipe la même attention, totalement présent dans chacune de
ses actions. En même temps qu’il y introduisait du tabac d’une façon que je ne
peux décrire car je n’avais jamais rencontré une telle densité de présence chez
quelqu’un dans des gestes aussi simples, je savais que rien ne lui échappait. Je
ne pouvais pas remuer un pied ou réajuster ma position sur ma chaise sans qu’il
ne l’enregistre. Cet homme me gênait. Il gâchait mon après-midi. Je retenais
mon besoin d’occuper mes doigts en faisant tourner mon verre dans sa petite
assiette et de tripoter ma cuillère. J’étais subitement attentive au bruit de ma
déglutition, dont j’avais honte, ainsi que de ceux que je ne pouvais pas
m’empêcher de faire quand je redéposais mon petit verre à thé sur sa soucoupe.
Le visiteur, lui, ne produisait pratiquement aucun bruit, peu importe ce qu’il
saisissait ou reposait.
J’aurais voulu me sentir libre de papoter comme quelques minutes
auparavant, mais je n’osais plus, car des paroles aussi oiseuses que celles que
nous échangions la minute précédente auraient été déplacées. J’aurais eu honte
de parler sans autre but que le plaisir de bavardage, laissant s’écouler librement
à l’extérieur la trivialité du contenu de mon cerveau.
Un formidable silence emplissait le salon. J’aurais voulu que cet homme
s’en aille. Il gâchait mon plaisir. Le reste de l’après-midi m’a paru interminable.
Quand je suis rentrée à la maison, je me sentais joyeuse, forte, presque
comme avant l’Allemagne. J’avais l’impression d’avoir vécu quelque chose de
particulièrement réussi. Je n’avais aucun contenu à raconter pour justifier le fait
que c’était le meilleur moment que j’avais passé depuis des années. Je mourais
d’envie de raconter mon merveilleux après-midi, mais à qui ? Je l’ai fait
quelques jours après, lors d’une ballade en forêt avec une dame de ma
connaissance. J’ai cependant atténué ma joie, de peur qu’elle ne pense que
j’avais moins de plaisir à être en sa compagnie qu’en celle d’Élisabeth. J’ai
signalé en deux phrases l’arrivée de cet homme au milieu de notre après-midi,
en taisant ce que j’aurais bien voulu raconter sur lui, de peur qu’elle n’interprète
de travers l’intérêt que le « magicien » avait éveillé en moi.
Je ressentais, depuis que j’avais fait la connaissance d’Élisabeth, des
regains d’énergie que j’attribuais au fait que j’allais globalement mieux. Je
reprenais par moments l’espoir que tout allait finir par s’arranger. Ces moments
se sont produits plus souvent et avec plus de puissance, surtout pendant la nuit,
à partir du jour où j’ai bu le thé avec R. et Élisabeth. Cela ne m’est apparu
clairement que plus tard. Moi qui trouvais au-dessus de mes forces d’aller
chercher du pain ou d’étendre une lessive, je me sentais en pleine nuit parfois
prête à me lever et à ranger placards et armoires. La seule chose qui me retenait
de m’y mettre était la pensée qu’avec le bruit que j’allais immanquablement
faire, je réveillerais l’un ou l’autre.
Quelques jours ou semaines plus tard, je ne sais plus exactement, je
m’étais réveillée comme chaque matin depuis des années, avec le sentiment
d’une immense tristesse et le poids de chagrin et de culpabilité habituel qui
pesait dans ma poitrine et dont rien ne pouvait me distraire. L’angoisse m’avait
réveillée plusieurs fois durant la nuit, comme de coutume. Malgré ma ferme
intention, sans cesse renouvelée d’être enfin la maman aimante, attentionnée,
compréhensive et patiente que mes enfants avaient mérité d’avoir, j’avais
encore vécu un violent conflit avec mon fils auquel j’avais dit des mots qu’une
mère ne devrait jamais prononcer. J’avais été lamentable vis-à-vis de ma plus
jeune. J’avais ressenti le rejet de ma fille aînée et ses reproches muets, les
critiques de mon mari ainsi que son indifférence égoïste, comme des coups de
couteau qu’on m’enfonçait dans le corps, coups affreusement douloureux mais
que je croyais mérités : j’avais complètement échoué dans mon rôle de mère et
d’épouse.
J’aurais tellement voulu donner à mes enfants une enfance et une
adolescence meilleure que celles qui avaient été les miennes. Et elles étaient
pires. Chaque tentative de sortir du piège dans lequel j’étais tombée échouait.
J’avais la sensation de murs de béton contre lesquels je me heurtais, de quelque
côté que je me tourne. Je me sentais comme d’une pauvre créature engluée dans
une toile d’araignée et dont les tentatives pour s’échapper usaient en vain les
forces. Désespérée, je souhaitais mourir, sûre que ce serait le mieux pour nous
tous. N’importe qui serait un meilleur soutien pour ma famille que moi, car à
défaut d’amour, celle qui prendrait éventuellement ma place auprès de ceux que
j’aimais le plus au monde ne les détruirait pas comme je le faisais. J’étais
tombée au fond d’un trou aux parois lisses et personne ne me jetait une corde
pour m’en faire sortir.
Le téléphone sonna. Je décrochai, le coeur bien lourd. C’était Élisabeth.
Elle m’annonçait que R. et elle viendraient me chercher en début d’après-midi,
qu’elle sonnerait à la porte et que je n’aurais qu’à descendre. Il fallait que je me
tienne prête. Au moment prévu, je suis montée dans la voiture, à l’arrière, et
nous avons démarré. Élisabeth m’a fait la conversation sans toutefois me
dévoiler la suite du programme. Je partais du principe que nous allions prendre
un thé ensemble comme la fois précédente, et ne posai aucune question sur
l’étrangeté de ce rendez-vous aussi subit qu’inattendu. Arrivés en bas de chez
Élisabeth, celle-ci est sortie de la voiture, m’a fait m’asseoir devant, et nous
avons démarré en la laissant sur le trottoir, à mon grand étonnement. J’ai juste
dit: «Élisabeth ne vient pas avec nous ? ». La réponse ne fut qu’un « non »,
accompagné d’aucune explication.
Nous avons roulé en silence pendant quelques temps . Puis il m’a posé
une question qui a eu pour effet d’ouvrir les vannes de mon chagrin. Je ne
pouvais plus parler. Il m’a tendu un paquet de mouchoirs et j’ai pleuré. Lui n’a
fait aucune tentative pour arrêter les flots salés que j’ai déversés pendant près de
deux cents kilomètres. Il ne me regardait pas, ne me parlait pas. Il conduisait
tranquillement, avec sûreté, remplissant l’habitacle de silence. J’ai versé
cinquante ans de larmes retenues, sans éprouver le besoin de les justifier.
Nous sommes sortis des villes. Il allait à la rencontre du peu de nature rescapée
de l’industrialisation de la région. Nous avons suivi un petit cours d’eau et les
seuls mots qu’il m’a dit furent: « J’aurais voulu m’arrêter là mais
malheureusement on ne peut pas se garer ».
J’ai fini par me calmer. Alors il a pris la parole, sans trace d’impatience et
m’a tenu un petit discours assaisonné d’exemples pris dans le monde de la
mécanique automobile, et qui a eu pour effet de commencer à me guérir de la
mauvaise opinion que j’avais de moi. Je le laissai parler sans chercher à
l’interrompre pour m’expliquer, me justifier, me raconter, transformer son
discours en conversation ou en discussion.
Il m’a dit plus tard que c’était cette attitude qui lui avait donné envie de
« travailler » avec moi. Je n’ai pas été consciente du trajet que nous avions
parcouru.
Je ne sais pas quelles villes nous avons traversées, ni si nous avons pris
l’autoroute ou pas.
J’ai été surprise quand il a garé la voiture. J’ai regardé autour de moi.
Nous étions de retour et ma maison n’était qu’à quelques pas. Il m’a tendu un
calepin, un stylo et m’a dit: « Ecris ! Jusqu’à présent, avec ton mari tu as agi
comme ci et comme ça, tu as dit ces mots ci et ces mots là. Maintenant, tu vas
faire précisément ceci et cela et dire ces mots là. Avec tes enfants, tu as exigé
ceci, récompensé cela, attendu telle chose... Maintenant, tu vas faire comme
ceci et ne plus dire comme ci mais dire comme ça. Fais ce que je te dis et tout
ira bien. »
Puis il m’a regardée et dit: « Mon nom est R.. Il signifie ce qui comble les
besoins. Le verre d’eau qui sauve la vie de celui qui meurt de soif dans le désert
est R.. La branche à laquelle se raccroche celui qui tombe dans un précipice est
R.. La lueur qui apparaît pour guider les pas de celui qui s’est égaré dans
l'obscurité est R.. Je suis celui que tu veux que je sois, un frère, un père, un
enseignant, un ami... Choisis ! ».
Il a attendu ma réponse avec exactement le même calme que pendant ces
heures que nous avions passées ensemble. J’avais la merveilleuse sensation que
rien ni personne n’était plus important que moi, que j’avais mérité ce moment
ainsi que cette offre surprenante.
Pour masquer ma gêne devant l’étrangeté de la situation et des mots que
j’entendais, et aussi pour chasser la honte de m’être donnée en spectacle à cet
homme étonnant qu’après tout je ne connaissais pas, j’ai risqué un petit rire
artificiel et une remarque: « Vous ne pouvez pas être mon père, nous avons
approximativement le même âge ! »
Il a planté ses yeux dans les miens et m’a répondu: « Tous sont mes
enfants... Je peux mettre ta vie en ordre et celle de tes enfants aussi. Je te donne
la garantie que je peux faire de vous des personnes plus heureuses que vous ne
l’avez encore jamais été. Je pose deux conditions: tu ne me questionnes pas et tu
ne vas chez aucun thérapeute « psy » d’aucune sorte ! »
J’ai donné mon accord sans prendre une seconde pour réfléchir, trop contente de
recevoir une offre d’aide après tant d’années de désespoir.
Il m’a donné rendez-vous chaque dimanche matin chez Élisabeth pour
« travailler » avec moi, comme il disait.
En quoi consistait ce « travail » ? Qui était cet homme ? Un magicien,
selon Élisabeth*. Non, ce n’était pas ça, pensais-je en mon for intérieur.
D’ailleurs, je trouvais cette appellation ridicule.
Il m’avait interdit de façon catégorique d’aller voir un « psy ». Ce n’était pas
dans mon intention. Je les avais trop fréquentés professionnellement d’une part
pour les prendre vraiment au sérieux, et d’autre part aucun n’avait été d’un
véritable secours pour mon fils. Mais cette interdiction me laissait après coup
songeuse et je me demandais ce qui autorisait cet homme à dicter un tel ordre
avec une telle autorité. Prétention de sa part ? Non, je n’avais pas perçu
d’arrogance. Je décidai de rester cependant sur mes gardes.
J’étais toute guillerette en rentrant à la maison; je ressentais la même force
qu’après notre rencontre « fortuite ». Quelqu’un tombé du ciel s’occupait de
moi. J’étais trop « sens dessus dessous » pour creuser davantage. Je recevais
pour le moment un cadeau. Je le prenais. C’était tout.
Élisabeth m’a confirmé par la suite qu’il était allé me chercher avec elle
parce qu’il savait (comment ?) que ma matinée avait été éprouvante. Il lui avait
juste téléphoné pour la prier de m’avertir du programme qu’il avait décidé, sans
explications. Habituée aux façons de faire de R. depuis des années, elle avait
obéi tout naturellement. Cet homme semblait à mon insu être en relation
constante avec moi. Mais moi, je n’étais pas en relation avec lui.
Chapitre 3
Le « travail » avec R.
Je me suis rendue plusieurs dimanches de suite chez Élisabeth pour
« travailler » avec R. Elle buvait parfois un thé avec nous puis nous laissait par
discrétion, seuls dans le salon. Elle s’installait à son bureau, dans sa chambre,
ou restait à la cuisine où était installée sa machine à coudre. Elle faisait de
courtes apparitions pour s’enquérir de nos besoins et prenait soin que rien ni
personne ne nous dérange. Elle allait même jusqu’à débrancher son téléphone.
Le « travail » avec R. consistait tout d’abord à siroter un thé en silence en
sa compagnie. Parfois il me regardait, parfois il ne me regardait pas. J’avais la
désagréable impression qu’il évitait même assez souvent de me regarder en
face. Mal à l’aise, j’attendais qu’il rompe le silence, ou du moins qu’il me
donne une indication de ce qu’il attendait de moi. Il semblait avoir un temps
infini à sa disposition, comme si rien ni personne ne l’attendait ailleurs, comme
s’il n’avait rien de plus important à faire que de laisser s’écouler de longues
minutes en savourant sa pipe qui dégageait une odeur de caramel. Il n’attendait
peut-être rien de moi. Quand j’ai mieux connu sa façon de procéder et que je
l’ai vu faire pareillement avec d’autres, je savais qu’il était intensément présent
à son visiteur, et qu’il prenait contact avec l’être le plus intime de celui-ci.
Souvent aussi, il lui transmettait de la force et lui permettait, à la mesure de sa
réceptivité, d’atteindre un niveau de calme intérieur qui était nécessaire pour
aborder l’étape numéro deux du « travail ».
Pendant celle-ci il s’occupait de la santé psychologique du visiteur. Il
utilisait pour cela la parole. Après ou parfois pendant le « rituel » du thé qui se
déroulait donc le plus souvent en silence, nous avions un bref échange verbal. Je
m’étais habituée à son allemand et à son accent. J’avais tout de suite vu que R.
ne voulait pas de bavardage. Il exigeait des réponses précises et courtes, et de
plus ne voulait pas entendre un mot sur mon passé, ni sur qui que ce soit ou
quoi que ce soit qui n’ait pas un lien direct avec la question posée. Il
commençait en règle générale par me demander comment j’allais depuis la
dernière fois. Je lisais sur son visage quand je lui donnais les informations dont
il avait besoin. Il attendait paisiblement que je me sois exprimée, sans
m’interrompre ni de la voix, ni d’un geste, ni du regard, si mes réponses
s’orientaient dans une autre direction que celle qu’il voulait, mais ce,
uniquement tant qu’il voyait que je faisais de mon mieux pour être précise et
parfaitement honnête. Si je me laissais tenter par une incursion dans un chemin
de traverse, par amour du bavardage, par manque de sérieux ou pour préparer
une justification, alors il me coupait la parole tout de suite.
Sa façon de me guérir psychologiquement était de m’énumérer ce dont je
pouvais être fière. Il me répétait combien j’étais remplie de qualités, combien
certains de mes proches n’avaient pas mérité que j’entre dans leur vie... Il me
répétait: « tu n’es pas fautive... Ce n’est pas toi qui portes la responsabilité de
tel ou tel « manque », « défaut », « erreur », « maladresse » ou « comportement
tordu » dont j’étais amenée à lui parler par le biais de ses questions.
Mes regrets les plus vifs concernaient les fois où j’avais terriblement
blessé des personnes, tout particulièrement mes enfants. Il me répondait: « Mais
tu as bien agi à ce moment là. Elle, il avait mérité ta colère, tes mots, ta
décision... ».
Il me donnait raison contre tous. Je me sentais comprise, justifiée et en
partie consolée. Il allait jusqu’à mettre en relief les « péchés » de ceux qui
m’étaient proches pour me donner raison. J’utilise le mot « péché » faute de
mieux, car jamais un mot tel que celui là ne sortait de sa bouche.
J’étais imprégnée de culture chrétienne et j’étais choquée. Je luttais en moimême
et je me disais: « Non, je ne penserai pas de mal de cette personne...»
Souvent pourtant une sensation de contentement me chatouillait agréablement le
creux de l’estomac.
Je me redressais intérieurement autant qu’extérieurement. Je veux dire par
là que mon corps se tenait de lui-même plus droit.
Jamais R. n’a alourdi mon fardeau de regrets, remords et culpabilité par
des phrases maladroites semblables à celles que j’avais entendues de la bouche
de mes directeurs de conscience, qui m’invitaient en règle générale (il y avait
des exceptions) à faire encore plus d’efforts. Il me montrait ce que mes parents
avaient fait de moi. Il me mettait directement sous le nez les nombreuses
blessures qui m’avaient été infligées alors que j’étais encore une petite fille
candide, mais sans rentrer dans les détails. Bref, il faisait de moi, à mes propres
yeux, une victime innocente qui avait gagné le droit de recevoir des excuses et
des réparations de tous ceux qui lui avait fait du mal et étaient les véritables
auteurs « indirects » des monstruosités dont je m’accusais douloureusement.
Le poids qui pesait dans ma poitrine au point de me gêner pour respirer s’était
envolé dès les premières rencontres de « travail ».
Il m’invitait ensuite à lui décrire les problèmes que me posait la vie de
tous les jours, très concrètement: j’avais eu peur de ceci, je m’étais sentie
dévalorisée par cela, je n’avais pas su quoi dire ou quoi faire dans cette
circonstance, j’avais ressenti de la colère, de la haine ou du chagrin dans telle
occasion, je me faisais du souci pour ceci ou cela... Je pouvais tout lui dire.
Jamais il ne m’a jugée. Il écoutait toujours avec le même silence intérieur et à
part la compassion et l’amour que son visage exprimait par moments il me
semblait qu’il n’avait pas d’autres émotions. En tous cas, je n’en détectais pas.
S’il s’occupait de ma santé psychologique, il s’occupait aussi de ma santé
physique. Il semblait connaître l’histoire et les besoins de mon corps mieux que
je ne les connaissais moi même. Il savait par exemple à quel point je ne lui avais
pas accordé ce qu’il avait réclamé et aussi pourquoi. R. lisait sur la peau de mon
visage ou de mes mains la déshydratation chronique ou le manque de graisse
dus au fait que mon éducation m’avait enseigné à ignorer les signaux d’alarme
qu’il envoie comme le fait n’importe quel organisme vivant.
Ma sensibilité à son égard était si émoussée que je ne percevais que très
peu ses besoins. Il m’était déjà arrivé dans le passé de prendre conscience de ma
soif en commençant à boire un verre d’eau accepté par politesse. Je ne l’avais
pas remarquée avant d’avaler la première gorgée.
J’avais constaté depuis un stage « instincto*» à Montramé* que je ne
savais jamais exactement quand m’arrêter de manger et aussi que le choix de
mes aliments était presque toujours dicté par la mémoire qui me disait que
j’aimais mieux ceci et moins cela. R., lui sait exactement ce que son corps
réclame et ce n’est en aucun cas influencé par sa mémoire (qui d’ailleurs joue
un tout autre rôle que la nôtre).
Mais il allait plus loin encore dans l’écoute et le respect des besoins du
corps. Il m’a dit un jour: « assieds-toi comme ceci ! ». Mon regard a dû trahir
mon étonnement car il a expliqué (ça lui arrivait tout de même parfois): « Voilà
deux fois que tu te penches comme ceci. Ton corps réclame à être soulagé de
cette position-ci par celle-là. ». Je ne m’en étais à peine aperçue!
Il était devenu évident pour moi que quand sa main se posait exactement au
niveau ou mon dos me faisait souffrir, ce n’était pas un hasard. Il savait.
Je me croyais jusqu’à présent être une personne réceptive à son
environnement. J’aimais certains aliments et j’en détestais d’autres. Je respirais
avec plaisir certaines odeurs et j’en évitais d’autres. Je me réjouissais de la vue
de certains paysages. J’écoutais volontiers certaines musiques et j’étais sensible
aux sonorités de certaines langues étrangères. J’aimais la texture de certains
vêtements et pas du tout d’autres. Bref, j’étais normale, à part une baisse de
l’audition qui s’installait lentement et que j’avais essayé de compenser par un
appareillage.
Avec R., je me suis rendue compte que je voyais et entendais très peu de
choses, que je ne sentais avec le goût et l’odorat quasiment rien (lui sent les
odeurs bien longtemps avant tout le monde et dit sentir ce qui pour nous est
imperceptible - il va jusqu’à dire qu’une personne qui a peur émet une odeur
reconnaissable-) et que ma peau était presque insensible.
L’été, comme je portais un simple T-shirt, une jupe et des sandales, il
remarquait, sans jamais me regarder vraiment et encore moins m’examiner,
toute trace suspecte sur la peau de mes bras: une légère rougeur au dos de ma
main, un petit hématome sur le bras, une griffure et me demandait: « qu’est-ce
que c’est que ça ? »
Toute étonnée, je découvrais la marque, je cherchais à me rappeler où et
comment j’avais pu me faire « ça » et j’étais satisfaite quand je pouvais
énoncer: « ah oui ! La clé de mon bureau dépassait plus que je le pensais et je
l’ai heurtée en me relevant alors que je m’étais penchée pour prendre la
corbeille à papiers que je voulais vider. »
Il me disait sévèrement: « Comment les gens peuvent-ils faire attention à toi, si
toi même ne fais pas attention à toi! ».
La trace laissée par le bracelet de ma montre à mon poignet lui faisait mal
à lui. Pour moi, c’était une chose normale: il fallait bien que je le serre un peu si
je voulais qu’elle reste bien en place.
Je l’ai vu exiger d’une femme, dont les doigts étaient boudinés par des
bagues devenues trop étroites avec les années, qu’elle se débrouille pour les
enlever. Il semblait ressentir leur souffrance.
Je prenais conscience que tout de suite après avoir parlé avec une
personne, j’étais incapable de me remémorer comment elle était chaussée,
parfois même comment elle était habillée. Si j’avais remarqué les vêtements, je
ne pouvais pas décrire sa coiffure, ou encore je n’étais plus si sûre qu’elle ait
porté des lunettes. Je ne pouvais pas redire précisément les phrases échangées.
Bref, je constatais combien je voyais les gens et les objets à travers le souvenir
que j’en avais d’une part, et de l’autre à quel point mon champ d’attention était
étroit. Lui, il voyait tout, entendait tout et se souvenait de tout.
Pour R., vivre chaque minute avec les sens pleinement éveillés, c’est vivre
réellement.
Je me suis sentie plus forte. Je recommençais à avoir des bouffées de
tendresse, surtout pour mes enfants. Je pouvais à nouveau leur parler avec
intelligence, patience et un peu de sensibilité.
Ma santé s’est améliorée notablement: je dormais toute la nuit d’une
traite, je pouvais me nourrir normalement, mes multiples allergies se sont
envolées, mon audition s’est rapprochée du niveau courant de celles des
personnes de mon âge. J’ai arrêté d’avoir peur de rencontrer des gens. Mais le
« travail » a continué.
Il a commencé à être plus exigeant. Il m’a conseillé sur tous les aspects de
ma vie: comment marcher, comment m’asseoir, comment m’habiller et me
chausser; que dire et à qui, quand le dire et de quelle façon le dire. Que faire,
quand le faire, comment le faire. Il m’a appris à distinguer quand je devais
écouter mes besoins et même mes désirs, et quand, pour qui et comment je
devais les ignorer pour me mettre au service de quelqu’un.
Il m’a jeté à la figure mes égoïsmes, ma paresse, la jouissance que je
ressentais à dominer, commander et diriger. J’avais le ventre tordu quand il me
disait la responsabilité qui était la mienne dans la souffrance de mes enfants. Et
je reconnaissais que c’était vrai. C’était toujours vrai.
Il appréciait que jamais je ne cherche à me justifier ni à me trouver des
excuses. Mais ces leçons qui auraient pu être cruelles pour moi ne l’étaient
jamais car dans le même temps il me montrait comment réparer le mal que
j’avais fait. Tout cela très concrètement. Mais elles étaient douloureuses. Après
m’avoir guérie, R. m’éduquait.
Je ressentais beaucoup de respect pour cet homme, de la crainte aussi, et
de la confiance. Il était évident que jamais il ne ferait quelque mal que ce soit,
ni à moi ni à quelqu’un d’autre.
Je cherchais à le faire entrer dans une catégorie. Il n’y en avait pas autant
que cela: magicien d’après Élisabeth, chaman d’après moi pendant quelques
semaines...
Saint ? Non, ce n’était pas du tout comme cela que je me représentais un
saint. Les saints sont humbles (R. parlait librement de ses compétences
inégalées dans des domaines profanes et répétait qu’à part la date de sa mort, il
pouvait répondre à toutes les questions).
Sage « réalisé » peut-être ? Non, ça ne pouvait pas être cela. Les quelques
sages que j’avais vus, essentiellement dans des films vidéos, étaient souriants
(R. souriait peu), étaient gais (R. était très triste) ne disaient que des «bonnes
paroles» (R. était très dur dans ses jugements sur de nombreuses personnes
allant jusqu’à qualifier des gens de « trou du c’ ». Il osait dire d’X ou d’Y que
c’était un idiot ou une imbécile.)...
Ensuite, il ne s’intéressait pas du tout à ce qui était pour moi la
« spiritualité ». Il n’avait même aucune idée de ce que c’était. Il ne m’autorisait
aucune incursion sur ce sujet.
J’ai doucement abandonné l’idée de lui coller une étiquette. Mais je
découvrais toujours plus que c’était un être d’exception.
Par exemple, il m’avait ordonné de ne pas parler de lui tant qu’il ne m’en
aurait pas donné l’autorisation. J’ai respecté la consigne pendant quelques
temps, puis ça m’a échappé une fois. J’ai attendu de voir si ma désobéissance
allait avoir des conséquences. Aucune.
Je me suis enhardie à transgresser cette interdiction une autre fois, puis
encore une autre fois. Lors de notre rendez-vous hebdomadaire qui a suivi cette
troisième infidélité, il m’a dit sévèrement: « Si je te défends quelque chose,
c’est que j’ai une raison. Ce n’est pas pour moi. C’est pour toi. Je n’ai besoin de
personne. Je ne demande rien de personne. Si tu veux travailler avec moi, tu
dois faire ce que je te dis. Si tu ne veux pas travailler avec moi, tu n’as qu’à me
le dire. Une seule fois suffira. Je disparaîtrai immédiatement de ta vie et plus
jamais tu ne me verras ni n’entendras parler de moi. Décide-toi maintenant ! »
La honte m’aurait fait rentrer sous terre si cela avait été possible.
Il va sans dire que j’ai scrupuleusement obéi après cet avertissement.
Étonnée de ses « pouvoirs », j’ai tenté des expériences qui me laissent
confuses quand j’y repense. Puisqu’il lisait apparemment mes pensées et savait
ce que je faisais, je lui disais mentalement, pendant la semaine, des choses
comme: « si tu sais vraiment ce que je pense, alors je voudrais que tu sois à tel
endroit à tel heure tel jour ». Je m’y rendais... et il n’y était pas.
Je lui disais encore « puisque tu sais tant de choses, tu dois avoir vu que j’ai mal
à la jambe gauche. Je voudrais que tu m’en parles la prochaine fois. » Je ne lui
en soufflais pas un mot lors de ma réponse à son habituelle question:
« comment vas-tu ? Veux-tu me faire part de quelque chose ? »... et lui n’en
parlait pas non plus.
Puis un beau jour, de façon tout à fait inattendue pour moi, il m’a lancé
abruptement, entre une bouffée tirée sur sa pipe et une gorgée de thé: « Tu vas
me tester encore combien de fois ? » J’ai arrêté net ces comportements
infantiles.
A l’issu d’une séance de « travail » il m’a demandé ce que je comptais faire
maintenant. Je n’ai pas compris. Il m’a alors dit: « si tu veux rester avec ton
mari, je t’indiquerai comment vous pouvez vivre ensemble harmonieusement.
Tu seras satisfaite et lui aussi. Si tu veux le quitter, je te montrerai comment le
faire et vous serez l’un et l’autre heureux. »
J’étais redevenue lucide. Je ne voyais plus mon mari comme j’avais
besoin qu’il soit. Je voyais l’homme qu’il était et j’étais surprise de constater
que je connaissais la vérité à son égard depuis longtemps mais sans me l’être
avouée.
J’avais eu peur de vivre seule.
J’avais peur de ne pas savoir m’assumer (moi qui, quelques seize années
auparavant avais assumé tant de charges avec efficacité et compétence).
J’avais peur d’être sans travail, sans ressources, dans un pays où les gens ont
une mentalité si particulière.
Le retour en France me semblait impossible.
Je ne voulais pas non plus reproduire l’échec de mes parents et vivre comme ma
mère l’avait fait: dans la pauvreté et la solitude avec des enfants à charge.
Ensuite quel avenir pouvait m’offrir la vie à l’âge que j’avais atteint ? La
plus grande partie était derrière moi. La vieillesse arriverait vite maintenant.
La vraie raison de ma ténacité à vouloir sauver notre couple était la peur et non
les explications honorables que je me donnais.
Quitter mon mari était une idée que je caressais depuis plusieurs années,
d’abord confusément puis de plus en plus clairement, sans avoir eu le courage
de le décider vraiment. Je préférais dépenser du temps et mes forces à essayer
de croire que tout pouvait encore s’arranger si...
Mon mari ayant refusé la consultation chez un conseiller conjugal, arguant
que c’était moi qui avais des problèmes et non lui, j’y étais allée seule. C’était
avant de rencontrer R.. J’avais opté pour un organisme catholique parce que je
me disais que ceux-là, au moins, m’aideraient à sauver la famille et ne me
parleraient pas de séparation ou de divorce. Or on m’y avait conseillé le divorce
dès le premier rendez-vous, m’assurant que rien ne changerait dans notre
couple.
La force me manquait pour franchir le pas. Je ne savais pas non plus
comment m’y prendre. Il m’aurait fallu un soutien... J’étais donc entre deux
chaises depuis de nombreux mois. Puis, grâce à cette question directe de R., j’ai
choisi: ce serait le divorce.
J’ai fait part à R. de ma décision lors de notre rendez-vous suivant. Il m’a
félicitée et dit: « Aucune femme n’a ne serait-ce qu’une seule chance avec cet
homme. »
Il m’a décrit mon mari comme l’être qu’il était. R. ne l’avait jamais rencontré et
je ne lui en avais presque rien dit. Mais il le connaissait parfaitement. Il savait
tout de ses projets, de ce qu’il faisait et avait fait, des raisons pour lesquelles il
m’avait épousée, de ce qu’il m’avait caché et ce qu’il me cachait encore.
J’ai osé émettre des doutes : cet homme n’était pas si mauvais... Si tel avait été
le cas, moi qui avais vécu seize ans avec lui, j’aurais été la première à le voir...
Il a seulement été abîmé par la vie, peut-être un peu plus que la plupart d’entre
nous...
R. m’a répondu: « Tu veux savoir pourquoi tu étais tellement détruite
quand je t’ai vue la première fois chez Élisabeth? Parce que ton mari ne t’a pas
donné la place d’épouse qui t’est due, parce qu’il t’a confisqué ton rôle de mère
et t’a empêchée de jouer ton rôle de maîtresse de maison. »
Il m’a asséné des preuves prises dans notre quotidien que personne ne pouvait
savoir. J’étais ébahie de la justesse du résumé qu’il faisait de ma vie. Je n’avais
rien vu et en une phrase mes yeux étaient dessillés. J’étais suffoquée par cette
autre découverte : R. n’est limité ni par le temps ni par l’espace. J’ai eu un
moment de crainte devant l’étendue de ses facultés.
Depuis que je traduis les entretiens qu’il a avec ses « enfants » français,
j’ai constaté qu’il est rarissime qu’il encourage un divorce ou une séparation. Il
règle des situations familiales catastrophiques en quelques « rendez-vous de
travail », pour peu que ses membres veuillent vraiment changer de vie. Il
apprend aux parents à vivre ensemble dans la paix et à répondre de façon plus
adulte aux comportements problématiques de leurs enfants. Je parlerai de cet
aspect là dans un autre chapitre.
A partir du moment où j’ai emménagé ailleurs avec mon fils, il n’a plus
fait mystère devant moi de ses facultés qui en font un être totalement hors du
commun.
Chapitre 4
Deuxième année avec R.
Les multiples facettes de cet homme.
L’occidental fonctionne sur un mode d’exclusion réciproque. « Ou bien
ceci, ou bien cela. » « Si ceci est vrai, alors cela est faux. ». Et inversement.
Avec R., rien ne s’exclut. Ceci et cela sont vrais alternativement,
successivement, ou parallèlement.
Je ne peux que parler de « notre » R., à mon fils et à moi, de celui qu’il a été
pour nous pendant la deuxième année qui a suivi notre première rencontre.
D’autres personnes parleront de « leur » R. et on croira qu’il s’agit d’un autre
homme.
R., l’ami indéfectible
J’ai quitté mon mari et mon fils m’a suivie. R. a tout de suite était très
présent. Il était attentif à ce que nous ne manquions de rien. Il nous a aidés à
repeindre l’appartement, à poser un parquet flottant dans la chambre de mon
fils... Son travail était stupéfiant : digne de celui du meilleur des professionnels
et d’une rapidité folle. Cet homme savait-il donc tout faire ?
Il surveillait discrètement les progrès de notre installation : l’ameublement, mais
aussi comment les placards se remplissaient. Cet homme n’ignorait rien des
besoins matériels d’une famille à l’égal de la meilleure des maîtresses de
maison. Il pensait à tout et voyait tout, à ma grande confusion souvent, car tant
de choses semblaient m’échapper.
Le bien-être de Y. Lui tenait particulièrement à coeur. A mesure qu’il
constatait que nous ne nous en sortions pas trop mal, il a espacé ses visites. Mon
fils s’est attaché à lui et a trouvé en R. un père, un grand frère, un ami, un
conseiller, un protecteur, un confident et même un compagnon de jeux. Nous ne
pouvions pas le contacter, mais lui téléphonait, comme par enchantement, au
moment pile où nous sentions le besoin de recevoir un soutien.
Y. reçoit, depuis lors, exactement ce dont il a besoin, quand il en a besoin, et
comme il en a besoin. Je peux en dire de même en ce qui me concerne.
Je voudrais donner une illustration. Un jour, je m’étais réveillée très triste.
Ma vie entière me semblait avoir été un beau gâchis. Rien de ce que j’en
attendais ne m’avait été octroyé. A part quelques courts moments de plaisirs et
d’espoirs, ça n’avait été qu’une suite de déceptions, de trahisons, de mauvais
coups du sort et de luttes vaines. Non, ce n’était pas juste ! Je n’avais pas mérité
d’avoir perdu ma fille, d’être malheureuse, de n’avoir ni travail, ni sécurité
matérielle, de n’avoir pas un compagnon normalement gentil pour partager mon
quotidien.
Y. était au lycée. J’étais seule. Je me suis laissée aller à mon chagrin, à ma
révolte et ma colère... Et le téléphone a sonné. C’était R. qui me disait : « Je
serai en bas de chez toi dans dix minutes. »
Il m’a invitée à monter dans sa voiture et nous avons fait une ballade, presque
comme la première fois. Il ne m’a pas été nécessaire de dire quoi que ce soit. Il
savait. Il s’est mis à parler, de sa façon posée habituelle. Ses mots atteignaient
leur cible. Il m’a déposée peut-être une heure plus tard, apaisée et à même
d’accueillir Y. en maman aimante et satisfaite.
Le téléphone sonnait parfois de la même manière pour mon fils, qui
gardait jalousement pour lui la teneur de leurs conversations.
R., le Psychothérapeute
R. est très attentif aux enfants et aux jeunes, auxquels il donne la priorité.
Pour lui, les adultes sont encroûtés dans des modes de fonctionnement
inadéquats depuis des années et il leur faudrait, pour la plupart, autant de temps
pour être « réparés », dit-il, que de temps qu’il leur a fallu pour être détruits.
Les enfants et les jeunes évoluent avec lui à une incroyable rapidité, pour
peu que les parents aient l’humilité de suivre ses directives, quelque étonnantes
qu’elles puissent être. Il lui arrive d’ailleurs d’accepter de « travailler » avec des
adultes seulement pour sauver leurs enfants, dont R. ressent la détresse et la
souffrance.
Quand je dis « ressent la détresse et la souffrance », je ne veux pas du tout
dire qu’il se l’imagine ou la devine. Il la ressent au point de souffrir
authentiquement la même souffrance. Il en pleure. Je l’ai vu interrompre des
entretiens et se retirer quelques minutes dans une autre pièce parce qu’il ne
maîtrisait pas ses larmes.
Mon fils n’avait que quatorze ans mais il avait accumulé un lot de
souffrances et d’afflictions au moins égal à ceux de bien des adultes en toute
une vie. R. a « travaillé » régulièrement avec lui.
J’ai vu Y. reprendre espoir, recommencer à sourire puis à rire. Son visage
s’est détendu puis animé. Sa démarche s’est redressée. Ses yeux ont retrouvé en
partie leur éclat. Son appétit de vivre s’est réveillé. Il a accepté de se nourrir
normalement, alors qu’il avait été anorexique si longtemps. Il a pu retourner en
classe après six années passées loin de toute vie sociale. Une année plus tard ses
notes ont fait un bon en avant spectaculaire. Il a recommencé à composer et
s’est crée un site Internet où on peut écouter quelques unes de ses oeuvres...
Aucun professionnel « psy » n’avait réussi à le guérir !
Bien entendu, j’ai joué mon rôle exactement comme R. l’exigeait de moi.
Il me disait les paroles à prononcer ou à taire, quand, comment, à quel moment
et à propos de quoi je devais relever ou ignorer un comportement.
Je voyais combien tout ce que j’avais fait et dit jusqu’à présent était
erroné, ainsi que le mal que j’avais causé par méconnaissance complète de la
réalité intime de ce qu’était mon fils, par manque de sensibilité aussi, et par le
fait que je « réagissais » devant toute situation aussi mécaniquement qu’un
distributeur automatique sur lequel on presse un bouton. La seule différence
était qu’au lieu de distribuer des boissons ou des barres chocolatées, je
distribuais remarques, réprimandes, ordres, conseils... avec la même célérité.
R. attendait de moi, non plus des réactions, mais des actions. Il dit
d’ailleurs que l’écrasante majorité d’entre nous sommes devenus des robots.
J’étais surprise de devoir abandonner ce que je pensais être une bonne attitude
adaptée de mère soucieuse et responsable. Les résultats lui donnaient cependant
toujours raison.
R., le conseiller
Une des phrases qui revient toujours quand R. a du temps pour moi est :
« as-tu des questions ? ». Quand je commence à énoncer mes soucis ou mes
incertitudes en ce qui concerne « le bon comportement » dans ma vie
relationnelle (avec mon fils, mes collègues, mes voisins...) quelque chose de
difficile à définir change en lui, quelque chose dans son regard, dans sa tenue
peut être. Un homme était quelque secondes auparavant assis devant sa tasse de
thé et racontait tout un tas de choses parfaitement inintéressantes pour moi, sur
des sujets tout aussi ennuyeux - Un de ses sujets de prédilection, ce sont les
voitures -. (Quand cela se produit, j’écoute par pure politesse et j’attends que ça
se passe).
Tout à coup, il semble quitter la surface de son être et prendre contact avec une
source de sagesse qui s’écoule aussi longtemps que nécessaire pour éclaircir des
doutes et apaiser des tourments. Mes propres pensées ralentissent, se taisent
parfois, me semble-t-il. Cet homme si quelconque un instant auparavant devient
intérieurement immense. Il m’est arrivé de ressentir un tel respect que je me
suis retenue pour ne pas me jeter à ses pieds. Il se met à parler avec autorité. Il
sait.
Je lui pose des questions sur tout ce qui concerne mes relations: avec mon
fils, avec ceux que je côtoie pendant les quelques heures de travail que je
grappille par-ci par-là, les problèmes de voisinage, les amis, les connaissances
et la famille. Je reçois les meilleurs conseils, ceux qui dénouent les tensions et
qui apaisent les querelles.
Il sait immédiatement ce que veut la personne dont je lui parle, ce dont
elle a besoin. J’ai envie de dire que R. entre en relation avec le noyau intime des
personnes dont je parle et qu’il sait immédiatement les buts que ces personnes
poursuivent et ce dont elles ont besoin. Il me dicte parfois exactement les mots
que je dois dire la prochaine fois que je verrai ces gens.
Je risque un exemple. J’assure des cours une fois par semaine pour des
adultes qui entament une deuxième formation professionnelle. Une des élèves
que j’avais remarquée à cause de ses interventions pendant mes exposés, se
précipite derrière moi après le cours, me glisse un livre dans les mains en me
priant de le lire pour lui donner ensuite un avis de professionnelle. Elle me
laisse entendre que le sujet de l’ouvrage est en relation directe avec ce que nous
étudions. Je lui promets de le lire. Dans le tramway du retour, je commence à le
feuilleter et je constate qu’il s’agit d’un texte écrit par un prêtre catholique sur
la guérison des blessures psychologiques par le pardon. Je me sens trompée et
manipulée. Je suis en colère.
J’en parle à l’occasion à R. pour savoir comment me tirer de ce pas. Je ne
veux pas lire ce livre et je veux le rendre de façon élégante. Ce faisant, je
constate chez lui la même « bascule ». Son visage change, le silence augmente
en densité et la réponse fuse : « cette personne est très seule. Elle cherche à
établir une relation étroite avec toi à cause du prestige à ses yeux de ta position
de conférencière. Elle se sentirait grandie si les autres pouvaient remarquer
qu’elle a avec de toi une relation privilégiée. Tu ne veux vraiment pas lire ce
livre ? Tu lui diras ceci, comme cela, et tu le lui tendras. Ainsi elle ne sera pas
blessée. »
Pourquoi R. a-t-il toujours la meilleure des réponses ? Parce qu’il est en
relation avec ce que sont en vérité la personne dont on lui parle et celle qui lui
parle. Il les connaît mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. J’imagine
que dans cet exemple il aurait pu me dire : « cette femme cherche à prendre du
pouvoir dans le groupe » ; ou bien « elle est membre d’une secte et cherche des
adeptes » ; ou encore : « elle est totalement convaincue par sa lecture et veut te
faire par là un cadeau »...
Les mots qu’il m’aurait dictés auraient été différents mais parfaitement
adaptés.
R., le protecteur
R. veille sur nous de telle sorte qu’il ne peut plus rien nous arriver de mal.
Il voit les dangers qui nous menacent et nous notifie parfois des ordres
inattendus.
Je donne un exemple : Je voulais faire un certain travail avec une personne dont
j’appréciais la compagnie à cause de son intelligence brillante. J’ai toujours
aimé me sentir stimulée intellectuellement et je savourais les moments où je
pouvais observer cet homme en plein travail avec un groupe. Il m’avait offert de
l’assister. C’était une grande joie pour moi. Je jouais avec mes pensées qui me
décrivaient les plaisirs qui seraient très bientôt les miens pendant une dizaine de
week-ends. Sans aucune explication, R. m’a ordonné d’annuler ma
participation. Choquée, déçue et aussi un peu en colère contre lui, je me suis
résignée.
Quand R. nous interdit ce qui est pour nous une source de plaisirs
légitimes, c’est qu’il a une bonne raison pour cela. Eh bien, cet homme avait
reçu de mon mari la promesse d’un dédommagement financier s’il arrivait à me
convaincre de retourner vivre avec lui. R. connaissait ma faiblesse et savait que
des rencontres régulières avec ce formateur me mettraient en danger. Comment
savait-il cela ? R. sait tout ce qui me concerne, le passé, le présent, et même
l’avenir quand cela s’avère nécessaire.
Note: En relisant ces pages quelques deux ou trois années après les avoir
tapées, je me rends compte que je n’écrirais plus cela. C’était l’interprétation
que je donnais à ce que je ne comprenais pas. R. n’est pas un surhomme qui
sait tout sur tout. C’est un homme dont les «Gefühle*» sont encore vivants et
qui reçoit d’eux les informations dont il a besoin, comme un animal qui s’enfuit
avant un ras de marée, comme un aborigène d’Australie qui communique par
télépathie avec ceux de sa tribu.)
Il en est de même pour mon fils. Il est déjà arrivé que le téléphone sonne
et qu’il dise à Y. : « Ne sors pas aujourd’hui ! ». Nous apprenons plus tard que
le concert où Y. voulait se rendre a été le théâtre de bagarres.
Note : R. ne sait pas ce qui se passera. Il sent seulement qu’un danger se
profile. Il avertit, comme l’oiseau qui siffle et met en garde ses congénères de
l’approche d’un prédateur. C’est tout.
Tous ceux qui avec lesquels il « travaille » sont gratifiés de ce genre de
petits miracles. Je soupçonne même que ces « miracles » se produisent pour des
gens qu’il n’a rencontrés que peu de fois, parfois seulement une seule fois. Une
de ces personnes par exemple était sur le point de perdre son travail. Elle se
rend à sa convocation chez son chef et a la surprise de s’entendre dire que non
seulement on la garde, mais encore qu’on lui donne des tâches plus
intéressantes.
Une autre voulait revendre une petite maison et ne pouvait pas se
permettre de faire des pertes financières. Elle l’a revendue sans aucune
difficulté au prix exact où elle l’avait achetée.
Tout ceux qui ont l’insigne bonheur de faire une place à R. dans leur vie
sont les bénéficiaires de telles surprises dues à sa protection. Mais jamais cette
protection ne s’exerce aux dépends de quelqu’un d’autre.
J’ai vu un élève repris par son école de façon tout à fait inattendue, alors
que son renvoi avait été décidé et que les parents avaient déjà été convoqués.
Souvent, nous ne découvrons pas la raison d’une interdiction ou d’un
changement de programme qu’il nous impose. Mais instruits par l’expérience,
nous obéissons scrupuleusement. Élisabeth vit les mêmes choses. Elle peut
raconter des tas d’anecdotes montrant que la protection de R. s’étend également
sur tous les membres de sa famille.
Chapitre 5
La troisième année
R. s’est très progressivement montré à moi sous son vrai visage. Je vais
raconter dans ce chapitre ce que j’ai vu et entendu.
Une personne allait très mal depuis deux ans quand elle m’a téléphoné
depuis la France une fois de plus. Elle parlait de suicide. J’ai alerté R., qui a pris
contact avec elle de la même façon mystérieuse qu’il l’avait fait avec moi alors
que je ne le connaissais pas encore. La souffrance de cette personne est devenue
la sienne. Il lui a envoyé de la force et de l’espoir.
Les mois ont passé. J’ai déménagé. R. était resté en relation avec cette
personne comme avec tant d’autres gens. Il savait quand il lui fallait intervenir
en chair et en os.
Nous avons, Élisabeth et moi, reçu un matin un coup de fil de R. nous
disant que nous partions sur le champ pour la France. Il avait besoin de moi
pour traduire. Nous sommes descendus tous les trois à S. en urgence la
rencontrer chez elle.
R. connaissait déjà sa maison. Il n’est pas soumis aux barrières de temps
et d’espace comme nous. Je ne m’en étonnais pas outre mesure, ayant lu
autrefois des histoires de « voyage astral », (mot dont R. ignore jusqu’au sens,
mais qu'il m'a dit avoir souvent pratiqué autrefois). Je pense que cette personne
était en grand danger, et qu’il lui fallait être en sa présence physique pour lui
éviter le pire.
R. avait aussi vu que son deuxième fils, A, était psychologiquement
malade depuis très longtemps. Ce garçon avait été détruit par son père, par sa
mère, par l’école... et était sans but et sans espoir depuis des années. Il a fait
mystérieusement venir ce dernier chez sa mère.
(Je n’écrirais plus du tout ce genre de phrases à l’heure actuelle. R. a
seulement «souhaité» rencontrer ce jeune homme. Les personnes qui prient
beaucoup savent que quand le prière est pure et qu’elle correspond à la
«volonté de Dieu», c’est-à-dire à ce qui est le mieux pour ces personnes là, à ce
moment là, elle est exaucée. Si la «Nature» ne veut pas, il ne se produira rien.
R. n’a aucun pouvoir d’aucune sorte!)
Il a vu un jeune homme si frais, si naïf, si pur que son coeur s’est une fois
encore brisé. Il a bien entendu « travaillé » avec A. de sa façon secrète
habituelle mais ne l’a plus jamais revu « en vrai ».
La vie d’A. a complètement changé en quelques semaines, peut-être
quelques jours seulement. Les incrédules diront que c’est un hasard. A. est sorti
de sa dépression, a repris des études qui lui plaisent, a recommencé à mener une
vie sociale, s’est rapproché de ses frères... Il va bien maintenant.
De retour en Allemagne, R. est passé chez moi quelques temps après. Il
m’a sévèrement parlé. Il m’a énuméré toutes mes fautes. Je n’en avais pas
remarqué le quart. Il m’a même parlé de la colère que je ressentais à son égard
pendant le trajet de retour. J’étais confuse, mécontente de voir confirmé le fait
que je ne pouvais strictement rien lui cacher, (Je répète que R. n’a aucun
pouvoir d’aucune sorte. C’est l’interprétation que je faisais à l’époque de ce
que je ne comprenais pas parce que c’était très inhabituel pour moi.) et en
colère parce que je croyais ses remontrances en partie imméritées et en partie
exagérées.
Quoi, il faisait « tout un fromage » de ces détails ?! Bien entendu, je
gardai mes réflexions pour moi. Je n’ai rien rétorqué.
J’ai laissé mûrir son petit discours. Ma colère est tombée. J’ai peu à peu vu mes
erreurs, mon manque de compassion, les fois où j’avais blessé la sensibilité de
quelqu’un...
Parmi les reproches de R., il y avait une remarque qui m’avait échappée
en rinçant la vaisselle. Élisabeth avait à mon goût mis trop de produit à vaisselle
dans l’eau, ignorant sans doute qu’il s’agissait d’un produit concentré. Je
m’étais bagarrée pour arriver à éliminer la mousse de l’éponge. Je m’étais
exclamée, en constatant le désastre : « Mais, il ne faut pas en mettre tant que
ça ! ». Et j’avais oublié ma remarque sur le champ. J’ai sans doute planté une
épine dans le coeur d’Élisabeth à cause de mon insensibilité. Elle n’a rien
répondu.
Au fur et à mesure que les heures passaient, mon coeur s’attendrissait, et le
lendemain je versais des larmes amères sur ma dureté, mon aveuglement, mon
égoïsme ; bref j’étais bien plus mauvaise que je ne l’aurais cru. Je suis allée
faire les courses et je me souviens que je cachais les pleurs que je ne pouvais
contrôler alors que je marchais sur le trottoir. J’avais honte de ce que les gens
pourraient penser (« Vis pour toi », dit et redit R. !).
Mon téléphone portable s’est mis à sonner. C’était R.. A la minute où mon
repentir était devenu parfaitement pur, il m’appelait !
Ses mots furent : « Wenn jemand sich verbessern will, bin ich immer
dabei ! » ce qui se traduit par : « Si quelqu’un veut devenir meilleur, je suis
toujours là pour lui. », ou « Quand quelqu’un veut s’améliorer, je suis toujours
partant. » Sa sévérité avait fait place à tant de douceur que je pleurais encore
plus fort. Il ne m’avait pas quittée et il guettait les fruits de sa correction.
Un soir d’été, R. a sonné à ma porte. C’était lors du deuxième été qui a
suivi mon déménagement Il était onze heures et Y. n’était pas encore rentré. Il
m’a proposé de faire une promenade avec lui. J’étais en pyjama. Je me suis vite
rhabillée et je suis descendue, étonnée mais je n’ai pas posé de questions. A sa
demande, nous sommes allés tranquillement jusqu’au parc municipal. Il faisait
très sombre. Nous avons entendu des voix de jeunes. R. a commenté : Y. n’est
pas dans ce groupe. » Son audition exceptionnelle lui permet de distinguer ce
qui nous est à nous inaudible.
Nous avons continué un peu plus loin et d’autres voix nous sont
parvenues. Il m’a dit avoir entendu celle de mon fils. J’avais beau tendre
l’oreille, je ne pouvais pas la reconnaître.
Nous nous sommes assis un peu à l’écart.
R. avait sans doute vu qu’un danger se profilait pour Y. et était venu le
protéger. Ou bien Il voulait que je comprenne quelque chose. Je ne l’ai pas
interrogé. (Je sais maintenant qu’il avait seulement ressenti l’ordre intérieur
d’être à cet endroit là à cette heure là et qu’il y obéissait sans savoir ce qui
allait se passer.) Nous sommes retournés à la maison et il m’a laissée devant la
porte.
Un matin de l’été de la troisième année, R. sonne en bas de chez moi. Il
me propose là encore une ballade, mais cette fois dans ce que les habitants
appellent pompeusement « la forêt », en fait un petit bois qui jouxte le quartier.
Un pont fréquenté par tous les promeneurs qui y entrent et qui en sortent
enjambe une petite rivière.
Nous marchons d’un pas tranquille, et perdue dans mon bavardage, je suis
sourde et aveugle à ce qui m’entoure. R., lui, a toujours les sens en éveil. Il
m’interrompt, me fait signe de ne plus bouger et me montre du doigt un oiseau
exotique posé sur la balustrade du pont de bois. J’observe alors une scène
étonnante. R. fait des allées et retour sur le pont, très lentement, attentif à
chaque tressaillement de l’oiseau et se rapproche ainsi de l’animal. Celui-ci
semble épuisé, inquiet par notre présence, mais pas outre mesure. Il est
manifestement habitué aux hommes. Je suppose qu’il s’est enfui de sa cage, ou
que ses maîtres l’ont lâché avant de partir en vacances.
Mes pensées me disent que R. va l’attraper et qu’il le confiera à
quelqu’un. Je reste parfaitement immobile, en contrôlant mon souffle.
R. réussit à s’approcher très près de l’oiseau. Il le regarde intensément, lui
souffle légèrement dessus à plusieurs reprises. L’animal se sent en sécurité. Il
ferme les yeux, comme s’il était sur le point de s’endormir. A ce moment là, R.
s’en empare, le tient fermement dans sa main droite et l’oiseau se débat de plus
en plus furieusement. R. ouvre enfin la main et l’oiseau s’envole avec une
vigueur inattendue.
« Il va vivre. » a commenté R..
J’ai écouté les explications de R. sur le chemin du retour, retour qui a eu
lieu immédiatement après. Nous n’avons donc pas fait de ballade...
Il est possible que j’aie assisté à cette scène par hasard ou parce que je devais
apprendre quelque chose. Ou bien l’oiseau devait survivre pour une raison que
seule « la Nature », (Dieu diraient certains) savait. Le désir inhabituel de R.
pour ce petit tour dehors venait d’un élan intérieur subit.
Je sais que R. obéit toujours à ce genre d’impulsions et c’est une des
raisons pour lesquelles il est tout à fait imprévisible.
R. a tout d’abord donné beaucoup de forces à l’oiseau. Puis il lui a montré
qu’il ne devait pas faire confiance aux hommes. Et enfin, il ne l’a lâché, m’a-t-il
dit, que quand l’animal a appris à donner des coups de becs adaptés au danger
dans lequel il se trouvait, c’est-à-dire qu’il a appris à se défendre comme le fait
un oiseau normal.
Je lui ai reparlé de l’oiseau quelques mois plus tard. Il m’a juste dit : « Il
va bien ! »
(Quelqu’un a demandé si cette histoire était vraie. Cette question a été
transmise à R. qui a répondu que cela voulait dire que le questionneur ne
connaissait pas les animaux.)
J’ai parfois regardé la télévision avec R.. Il choisit toujours le
documentaire animalier quand il y en a un, et avec une quinzaine de chaînes, on
trouve toujours quelque chose comme ça. Un jour pourtant le feuilleton « La
Petite Maison dans la Prairie » était diffusé pour la énième fois et c’était ce que
je regardais quand R. est arrivé. Nous avons suivi l’épisode ensemble et R. était
ému par la petite Laura qui « lisait » devant la classe le texte qu’elle avait
« écrit » sur le rôle de sa mère dans la famille. Ceux qui connaissent l’épisode
savent pourquoi je mets des guillemets.
R. a pleuré librement, tandis que moi, émue également, je retenais mes
larmes à cause de la honte qu’il y avait, à mes yeux, de pleurer devant un
feuilleton pour gamines de huit ans.
Il y a peu de temps, R. nous a invités, mon fils et moi, à monter dans sa
voiture pour nous rendre ensemble à une rencontre où je devais traduire. Il s’est
tout d’abord trompé de route, ce qui ne lui arrive jamais, parce qu’il a fait
confiance aux indications que lui donnait son système de navigation qui
semblait le diriger n’importe comment. Il a enfin choisi de les ignorer. Nous
nous sommes donc retrouvés un peu en retard par rapport à l’horaire prévu.
A peine avions nous roulé quelques minutes sur l’autoroute que nous
avons vu sur la bande d’arrêt d’urgence deux voitures dont une qui dégageait de
la fumée. Rapide comme l’éclair, R. s’est garé, nous a intimé l’ordre de ne pas
sortir de l’habitacle et s’est précipité vers la voiture enfumée. Les flammes
couraient sous la voiture et de l’essence tombait goutte à goutte sur le sol. Elle
pouvait exploser d’une minute à l’autre.
R. a soulevé le capot, a débranché des fils et a couru vers un camion qui
venait de s’arrêter. A sa demande, le conducteur lui a tendu un extincteur et tout
a été résolu en très peu de temps.
Un des hommes présents a pris R. dans ses bras de soulagement et de
reconnaissance. Puis nous sommes repartis vers notre destination.
D’après R., « la Nature » avait calculé très exactement le moment où il devait
passer à cet endroit. C’est pour cela que son système de navigation l’avait un
instant mal dirigé.
Cet homme n’est pas comme nous
R. m’a offert des plantes à faire pousser sur le rebord de ma fenêtre. Ces
plantes, il ne me les a pas offertes pour me faire plaisir ou pour embellir mon
appartement. C’est pour me donner une chance d’éveiller un peu plus ma
sensibilité. Je m’en occupe normalement. Quand il vient à la maison, il les
regarde, passe délicatement sa main dessus et respire leur odeur. Une fois, il
s’est retourné vers moi. Avec le visage triste et un ton de reproche dans la voix,
Il m’a dit : « Tu les arroses par devoir, sans amour ! Si tu leur donnes, elles te
donneront en retour. »
La démarche de R. est remarquable. Son corps ne présente pas de tension
musculaire superflue. J’aime le regarder quand je le vois marcher de dos. Il me
rappelle exactement la photographie de Krishnamurti* prise sur la plage
d’Adyar qu’on voit en quatrième de couverture du livre « Carnets ».
Il arrive que R. porte la main à son oreille et écoute. Il entend des voix
très lointaines. Il sait toujours quand quelqu’un parle de lui et il m’a confirmé
qu’il entendait les appels que même ceux qui sont au loin lui adressent.
Le matin, à condition qu’il ait dormi à son endroit habituel, c’est une
musique qu’il est seul à entendre qui le réveille.
Il m’est arrivé d’avoir rendez-vous avec lui en plein centre ville quand il
faut que nous nous rendions quelque part. La nuit tombe dès dix-sept heures en
hiver, et avec les phares des voitures, nombreuses à cet endroit, en plus des feux
de signalisation, des éclairages des boutiques et des enseignes clignotantes, je
distingue très peu de choses. R., lui, savait toujours où je me trouvais, très
exactement.
Lors d’un ralentissement sur l’autoroute, Il arrive qu’il nous en dévoile la
cause, qui se trouve à deux kilomètres de là.
Il est conscient du fonctionnement de ses organes internes. Son corps
l’avertit de ce dont il a besoin en matière de nourriture et de boisson. Il ne suit
pas de régime alimentaire particulier comme je croyais que le faisaient tous les
sages. Il ne dédaigne pas un hamburger, peut s’acheter des sucreries, et boit du
café et de la bière. Mais il écoute les signaux que lui envoie son corps. Quand il
veut des cornichons spéciaux, que je trouve trop salés, il n’a de cesse tant qu’il
ne se les ait pas procurés.
Il m’explique qu’il n’obéit pas à un caprice de sa mémoire qui lui raconte
combien il les avait aimés la dernière fois qu’il en a mangé. Son corps réclame
ces cornichons parce qu’ils contiennent un nutriment nécessaire à sa santé. Son
corps réclamera tout autre chose le lendemain. De ce fait, il ne s’empoisonne
pas avec le tabac (il fume) ou le café. Quand son corps réclame à être
« détoxiné », R. lui obéit et mange ou boit ce qui lui convient à ce moment
précis et dans des quantités précises, exactement celles dont son corps a besoin.
De ce fait, il peut laisser son assiette presque pleine, ou ingurgiter des quantités
phénoménales, sans égards pour le respect des convenances.
Sa résistance physique à la faim, la soif et la fatigue dépasse les capacités
humaines ordinaires. Celui qui l’approche pendant quelques temps constate à
quel point il contrôle son corps.
Un des détails qui m’avait intriguée lors de la venue d’Amma à
Mannheim à laquelle j’avais participé, avait été que pendant des heures et des
heures, elle était restée quasiment immobile, souriante en accueillant la foules
de ses dévots, qui eux, allaient et venaient, se nourrissaient, buvaient, se
rendaient aux toilettes. Pas elle.
R. présente exactement les même caractéristiques. Il ne se retient pas
d’aller aux toilettes ou de boire. Il est trop libre et trop respectueux des besoins
de son corps. Il obéit aux signaux de son corps et boit exactement la quantité et
la sorte de liquide que celui-ci réclame, et de ce fait ses reins éliminent ce qui
doit être éliminé, sans se fatiguer ni s’empoisonner, comme nous le faisons à
notre insu.
Je voudrais tout de même parler de sa consommation de viande. R. ne
supporte pas de savoir de quel animal il s’agit. Il a été longtemps végétarien. Il
ne pouvait approcher d’un plat de viande. Mais la vie moderne l’a obligé à
suivre les habitudes de notre monde. A différents moments de sa vie, il a dû se
plier aux règles en vigueur. Mais s’il a le choix, il optera toujours pour le plat
sans viande et sans poisson.
R. est très sensible en matière de nourriture. Il ne mange en général pas
quand il est en visite. Il fait une exception chez moi, sans doute pour que
j’apprenne davantage. Il sait toujours quand j’ai préparé le thé ou le riz
distraitement, comme un devoir ennuyeux ou avec respect et amour. Depuis que
j’en ai eu plusieurs fois la confirmation, je fais beaucoup plus attention à mes
pensées et mes sentiments quand je cuisine pour lui. Je sais bien que je devrais
avoir les mêmes égards pour tout un chacun...
Par contre il mange au dehors, à condition, m’a-t-il dit, qu’il ne sache pas
qui a préparé la nourriture. Il s’efforce de prendre de la distance parce que la vie
moderne occidentale ne lui laisse pas le choix de se nourrir comme sa sensibilité
extrême le réclame.
Je voudrais raconter une anecdote qui me comble de confusion plus d’un
an après. Une araignée avait élu domicile dans l’évier durant la nuit. Je répugne
à tuer, même les petites bêtes pour lesquelles je n’éprouve aucune sympathie.
J’ai donc fait grimper l’araignée dans un verre, et je suis allée la jeter par la
fenêtre. Puis, sans y penser, j’ai remis le verre dans le placard. Dans le courant
de la journée, R. m’a priée de lui servir un verre d’eau. Il l’a à peine porté à ses
lèvres qu’il a vivement recraché et s’est exclamé « Beurk, il y a eu une araignée
dedans ! ».
Je fais très attention à la propreté depuis cette histoire !
Son odorat détecte quantités d’odeurs qui pour nous n’existent pas. Il me
prie parfois d’ouvrir la fenêtre, ou se réfugie dans une autre pièce quand j’ai
cuisiné, même plusieurs heures auparavant. Il sait aussi parfaitement si son
interlocuteur est une personne qui prend soin de la propreté de son corps ou s’en
préoccupe peu. Il remarquera la tache la plus discrète sur un vêtement.
Une des caractéristiques des « sages réalisés » est qu’ils sont libres des
pensées intempestives. Chez R. « ça ne pense pas tout seul » comme chez nous.
Il ne se produit pas non plus d’images dans son cerveau ; « ça ne pense » qu’en
cas de nécessité. Ce phénomène entraîne deux conséquences. La première est
qu’il est toujours terriblement présent et attentif, la deuxième est qu’il est libre
de recevoir les informations que la vie lui envoie : lecture des pensées,
prémonitions précises et détaillées, connaissance du passé, connaissance du
présent sans limites spatiales...
Que veut dire être attentif ? Cela veut dire, chez R., que son champ de
conscience englobe simultanément tout ce que ses sens captent. L’attention se
produit parce qu’elle ne rencontre aucun obstacle. Elle accompagne la vacuité
de l’esprit. Elle en est indissociable. Notre champ de conscience est celui du
fonctionnement réduit de nos sens. De plus, vous remarquerez que quand vous
cherchez à être attentif, en fait vous vous concentrez sur un des organes des sens et vous percevez encore moins ce que captent les autres sens. Nous
n’expérimentons jamais l’attention, mais la concentration, qui est le produit
d’un effort.
Une autre particularité de R. est qu’il ne rêve pas comme nous pendant les
quelques heures de sommeil qu’il prend irrégulièrement. Il ne rêve pas, car il ne
laisse jamais une émotion non vécue pleinement, ou un travail inachevé ; les
pensées d’une part le laissent tranquille pendant la journée, ce dont j’ai déjà
parlé, et son esprit n’a pas besoin de s’épuiser la nuit pour tenter de remettre de
l’ordre dans le chaos des regrets, des remords, des attentes, des peurs, et des
espoirs, ce qui est notre lot à tous. La vacuité de son esprit pendant ses heures
de sommeil, lui permet de recevoir les avertissements, les directives, les
messages de toute sorte que la vie lui transmet, comme elle les transmettrait à
quiconque ne mettrait pas d’obstacle à leur réception.
Je voudrais encore ajouter quelques lignes. Quand nous suivons ses
directives, les yeux de R. transmettent un tel émerveillement et un tel amour,
que nous sommes alors avides de recevoir de nouvelles instructions.
Ses regards méritent également d’être mentionnés. On peut se sentir très mal à
l’aise en sa compagnie quand on constate qu’il évite de nous regarder. R. refuse
le contact visuel pour quatre raisons.
La première, c’est que la souffrance de son interlocuteur est telle que R.,
qui ressent la souffrance de quelqu’un plus fortement que l’intéressé lui-même,
se protège autant que faire se peut en détournant les yeux.
La deuxième, c’est parce que le futur de cette personne lui est présent et
qu’il sera douloureux.
La troisième, c’est que cette personne a provoqué son mécontentement et
que dans certains cas il lui est impossible de regarder quelqu’un contre qui il
ressent de la colère.
La quatrième, enfin, c’est que R. sait que son regard peut-être dérangeant
et qu’il évite ainsi de mettre son interlocuteur trop mal à l’aise.
J’ai eu vent d’un comportement que nous jugerions très étonnant. R. avait
cinquante quatre ans à l’époque, et je le connaissais depuis trois ans. Ayant mal
aux dents, il a été contraint de prendre rendez-vous chez le dentiste. Celui-ci
devait le soigner très longuement. R. a refusé l’anesthésie, afin de pouvoir
surveiller très exactement la qualité du travail effectué. Le dentiste était ébahi.
R. a supporté les soins sans broncher, c’est à dire une heure et demie en tout. Il
a seulement réclamé un peu de solitude dans la soirée, en la justifiant par un mal
de tête.
R. dit que ses mots guérissent. C’est vrai mais pas tout à fait. Ce qui
guérit, c’est qu’il se donne lui-même à chacun, en tant que père, que mère, que
frère, qu’ami, que conseiller, que protecteur, et même en tant que but. Il établit
une réelle relation avec chacun, relation dans laquelle il s’engage, et qu’il
dissout quand elle est devenue superflue. Il est ainsi entré dans la vie de
centaines de personnes et de familles, puis en est sorti sans laisser de chagrin ni
de tristesse. Il pourrait même se faire passer pour un escroc si cette croyance
était nécessaire pour le bien de quelqu’un. Il aide, puis il quitte.
Je crois que les quelques rares personnes qu’il n’a pas quittées sont celles
qui ont guéri de la plupart de leurs blessures affectives et qui ont atteint un
niveau d’équilibre psychologique normal, ce qui leur a parfois permis de
devenir ses élèves.
Mais attention ! Beaucoup de ceux qui, dans le monde occidental,
aspirent à être élèves, ne sont pas encore qualifiés pour prétendre à cette
position. Ils recherchent à leur propre insu quelque chose de tout à fait différent.
Ils rêvent à des satisfactions d’ordre affectif et émotionnel, à une relation, par
exemple, de type paternelle avec un homme fort qui les protège, à une place qui
les auréolerait d’un certain prestige, ne serait-ce qu’à leurs propres yeux, ou à
tout un tas d’autres choses plus ou moins inconscientes qui est la preuve
évidente que le temps pour eux n’est pas encore venu.
Peut-être bien qu’autrefois il n’existait que deux étapes, celles de l’élève
et de l’enseignant. Mais aujourd’hui, il faut une longue préparation pour accéder
à l’échelon d’élève.
J’écris de façon un peu désorganisée. C’est parce que j’ajoute un
paragraphe de temps en temps, quand les souvenirs me reviennent.
Je ne crois pas avoir parlé de la propreté rigoureuse qu’il exige autour de
lui. Invité chez quelqu’un, il s’abstiendra de manger et de boire s’il remarque
que la vaisselle est douteuse. J’ai plusieurs fois été au comble de la confusion
quand il m’a montré des traces suspectes sur un verre ou une assiette, trace qu’il
ne confond jamais avec des taches de calcaire qui se forment quand on laisse la
vaisselle sécher sur l’égouttoir…
Ma vue n’est plus celle qu’elle était. J’ai donc appris à m’en méfier et à
passer mes mains sur chaque objet que je lave, pour que mes doigts sentent ce
que mes yeux ne voient plus.
Il ne dit rien, mais il sait si j’ai attentivement lavé chaque légume avant de
les préparer. Je remplace tous les torchons dès que je sais qu’il se peut qu’il
vienne.
Il est si sensible qu'il ne mangera pas non plus et ne boira pas son thé si
j'ai cuisiné ou fait bouillir l'eau en pensant à autre chose... Si je prie (souhaite de
bonnes choses pour ceux qui vont se nourrir et se désaltérer), il mange avec
appétit et boit copieusement. Et pourtant, il n'est pas présent quand je me
prépare à le recevoir !
Il voit si j’ai frotté les escaliers, ou si j’ai seulement passé un chiffon pour leur
donner une apparence de propreté.
Il ne touchera jamais une personne qui ne sera pas fraîchement et
consciencieusement douchée. Or certaines personnes viennent de très loin, juste
pour être tenues une minute dans ses bras et se sentir réellement aimées pour la
première fois de leur vie. Par contre, s’il s’agit d’une personne très malade, il la
prendra dans ses bras, même si c’est le plus crasseux des clochards.
Il lui est arrivé d’exiger de moi que je lave à part une tasse utilisée par un
visiteur et que je la désinfecte de surcroît.
Si un intérieur n’est pas très propre, il restera debout au lieu d’accepter la
chaise qu’on lui offre.
Je voudrais ajouter une petite note personnelle sur le foisonnement actuel
des gens qui plongent dans les pratiques chamaniques, spirites, « énergétiques »
etc. Si quelques uns sont compétents et présentent la maturité requise pour
s’orienter dans cette direction, la plupart tentent de fuir par ce biais le vide de
leur vie et d’oublier ce qui leur a manqué et ce qui leur manque encore. Ce sont
des tentatives d’auto guérison. Mais dans leur prétention à vouloir guérir et
enseigner les autres, ils peuvent être dangereux. Celui qui a besoin de se grandir
à ses propres yeux et aux yeux des autres, quel que soit le moyen employé, est
quelqu’un de malade. R. est féroce avec tous ceux qui cherchent à prendre de
l’influence sur d’autres pour satisfaire leur plaisir de diriger, de commander, de
se sentir important et autres raisons « tordues ».
Chapitre 6
Qui est cet homme ?
Depuis que je connaissais R. il me demandait de temps en temps : « Qui
suis-je ? »
Je répondais : « un sage ».
Je m’étais enhardie un jour à lui demander combien à son avis il y avait de
personnes comme lui sur la terre. Sa réponse avait été : « cinq, peut-être six, en
tous cas, pas plus. »
Ce nombre correspond à ce que je m’imaginais être le nombre de sages
« réalisés » simultanément vivants.
Le prototype même du sage parfait était pour moi Ramana Maharshi*. Or
R. ne ressemblait en rien à l’image que je m’étais faite de Ramana d’après mes
lectures. R. était « moins bien ».
J’ai cru pendant plusieurs mois qu’il était un sage « incomplet ».
J’aurais voulu qu’il rencontre Amma*. Je caressais l’idée que les yeux
d’Amma tomberaient sur lui et qu’elle reconnaîtrait en lui un sage « réalisé ».
J’aurais alors la confirmation que son « éveil » était bien réel (la pensée qu’il
n’était qu’un habile charlatan me torturait parfois et il me semblait que c’était ce
qu’il cherchait par moments à me faire croire.)
Etait-il un maître spirituel ? Non. Il décourageait tous ceux qui veulent
s’engager dans cette voie de le faire. Il ne se préoccupait que de « qualité de
vie ». Je ne savais pas encore dans quelle catégorie le classer.
Justement, elle devait revenir en Allemagne dans peu de semaines. J’ai
rassemblé mon courage et je lui ai demandé de me conduire à ce
rassemblement. S’il acceptait, tous mes doutes seraient effacés.
Il refusa net. Il connaissait parfaitement toutes mes raisons que j’avais
cependant tues.
Il me dit alors : « Comme moi, il n’y en a pas un seul. Ce que je suis, je le
sais. Personne ne peut me confirmer qui je suis. Vous me voyez mais ne me
reconnaissez pas. »
Ce genre de réponses me choquait beaucoup. Elles étaient pour moi le
comble du manque d’humilité. Or l’humilité est La qualité sine qua non de la
sainteté.
Je crois qu’il s’est découvert très progressivement à moi, en semant des
indices. Je n’en suis pas sûre. Il m’a parlé de plus en plus ouvertement de lui, de
son enfance, de sa jeunesse, de sa famille, de sa vie privée, de sa situation
d’immigré en but au mépris, de ses blessures quotidiennes, de ses souffrances
endurées pour nous, du fonctionnement particulier de son corps (qui d’après lui
devrait être le fonctionnement normal) et de ses cinq sens et du fait qu’il a
réellement vécu, en une seule vie, dans sa chair d’homme, une quantité
d’expériences humaines qui nous demanderaient à nous plusieurs vies.
Je devais bien tout garder en mémoire, me disait-il car un jour viendrait où je
devrais tout redire. Pour l’instant, il me recommandait de garder secrète une
partie de ses confidences. Elles ne figurent donc pas encore dans ce livre. Je les
dirai et les écrirai quand R. jugera que le temps en sera venu.
Il m’a amenée tout doucement à pressentir son incommensurable sagesse,
camouflée par des dehors si quelconques.
Je remarquais bien qu’il y avait chez cet homme des moments pendant
lesquels il se comportait avec la banalité d’un homme très ordinaire, sans
instruction et sans conversation. Puis quelque chose se produisait en lui,
provoqué par la qualité d’écoute de son interlocuteur, par sa pureté, par son
sérieux et par le respect qu’il éprouvait pour R.. Et j’assistais à une sorte de
bascule que je savais avoir moi-même provoquée, quand c’était moi
l’interlocutrice. Je me disais de temps en temps, après coup, que deux
personnalités cohabitaient dans cet homme.
J’avais lu une description similaire du mode de fonctionnement de
Krishnamurti*. Puis je pensais parfois à l’icône du Christ Pentocrator*, la main
droite levée, l’index et le majeur dressés, pour nous signifier qu’il est deux
natures en une personne. Je chassais bien vite cette association d’idées de ma
tête, n’osant m’arrêter sur cette comparaison que je qualifiais d’absurde et de
sacrilège.
Je lui ai montré quelques photographies de sages contemporains. Il les a
regardées avec attention, mais pendant un très court moment.
De Krishnamurti*, il a dit : « Cet homme n’a rien à cacher. Il est plus un saint
qu’un maître. »
De Swami Ramdas* il a dit : « Cet homme est très bon ! »
D’Anandamayi* il n’a que dit : « Une foule l’attend derrière le rideau (un
rideau servait de fond à la photo) ».
D’Amma*, « Elle mène la vie qu’elle souhaite. »
Je voulais un mot sur Nisargadatta* et sur Ramana*. Mais ça ne l’intéressait
plus.
Presque un an plus tard, Il a vu à nouveau les mêmes photos, a confirmé
leur « sainteté », si tant est que cette étiquette puisse convenir, s’est arrêté un
peu plus longuement sur Ramana Maharshi* que sur les autres, puis a dit : « Ils
sont orientés dans une seule direction. »
J’ai été très choquée par cette remarque qui les diminuait à mes yeux.
Mais il n’y avait aucun jugement dans ces mots, aucune ombre de prétention.
Ces paroles avaient été dites du même ton tranquille qu’il aurait utilisé pour
énoncer une banalité quotidienne quelconque.
Il m’a priée en Novembre 200... d’écrire un livre. Je ne savais pas
comment m’y prendre. Il m’a conseillé de raconter tout bonnement mon
histoire. Ce livre aurait pu être fini en trois semaines. Pendant les deux
premières semaines il me téléphonait chaque jour pour que je lui traduise
chaque nouvelle ligne qui le concernait. Il approuvait ce que je disais, me
demandait expressément de supprimer certains faits et vérifiait que ce que
j’écrivais dans la rubrique « Choix de Paroles » était, à défaut de l’exactitude
des mots, parfaitement conforme quant au sens. J’effectuais sur le champ les
corrections qu’il me suggérait.
Puis il a semblé se désintéresser de la chose. Au fur et à mesure que
j’écrivais, je devinais qui était cet homme. Le soupçon s’est confirmé en quasi
certitude quand il m’a subitement interdit de diffuser cet écrit.
Je savais déjà avec quel éditeur je voulais entrer en relation. Je pensais
qu’à défaut de vrai livre, le texte aurait pu être diffusé sous forme de brochure.
Bref, j’arrivais au bout de ce que je pensais pouvoir rendre public.
Puis un matin, il est venu chez nous, s’est assis sur le petit canapé et m’a dit :
« Si je te demande de ne plus écrire, d’abandonner cette idée, que feras-tu ? »
Ma réponse a jailli : « Tu n’as qu’un mot à dire. Il me suffit de presser une
touche pour tout effacer. Si tu attends cela de moi, je le fais tout de suite ! »
Alors, il m’a dit : « Garde cela dans ton ordinateur. Je te dirai plus tard qu’en
faire. »
Nous sommes revenus sur ce sujet le lendemain. Il m’a redemandé qui il
était. J’ai osé une réponse, que je ne livre pas ici. Il m’a regardée de sa façon
douce et profonde et a dit : « So ist es ! », ce qui se traduit par : « C’est ainsi ! »
Depuis ce jour, il s’est ouvert davantage à moi, bien davantage. Il m’a
parlé de sa souffrance à lui, qui peut soulager tellement de souffrances et que
pourtant si peu de gens sont prêts à écouter. Bien moins encore sont disposés à
faire ce qu’il dit.
De par son métier, beaucoup de chanceux peuvent passer un moment seul
avec lui, mais leur aveuglement ne leur permet pas de reconnaître qui est avec
eux. Leur arrogance les conduit à mépriser et à humilier celui qui peut placer au
creux de leurs mains les moyens de mettre fin à leurs tourments, à cause de son
apparence de «métèque» et de son modeste gagne-pain.
Je lui ai demandé l’autorisation de continuer d’écrire. J’ose maintenant
coucher sur le papier quelque chose de très personnel. Je ne mets aucune
prétention dans ces lignes. Je signale seulement des faits.
Qui suis-je pour R. ? Sa fille, me dit-il, sa meilleure élève a-t-il dit à
d’autres. Je veux le servir, lui obéir, le soutenir, le consoler, le comprendre et
devenir en plénitude ce que je suis pour qu’il soit moins seul. Je veux l’épauler
dans sa tâche pour que sa charge lui soit moins lourde à porter.
Ayant été « baptisée dans le Saint-Esprit* », pour reprendre la
terminologie charismatique, j’avais été gratifiée, comme la plupart des membres
des communautés charismatiques et des fidèles des églises pentecôtistes* et
peut-être des églises évangéliques*, du « don de parler en langue* », que les
experts profanes nomment « glossolalie ». Il s’agit de la capacité de produire en
parlant ou en chantonnant des suites rapides de syllabes apparemment sans
signification, production qui n’est pas dirigée par l’intellect. Cela prend parfois
l'allure d'une langue étrangère. Je n’ai pas remarqué que ça m’ait apporté quoi
que ce soit. Les prières communautaires charismatiques comprenaient toujours
un temps de « prière en langue » chantonné en choeur. Presque trente ans après,
je peux constater que ce phénomène étrange ne m’a pas quittée et qu’il ne
dépend d’aucun entraînement. Je viens à l’instant de vérifier si je pouvais
encore « prier en langue » alors que je ne l’ai pas fait depuis tant et tant
d’années. Je peux encore.
Un autre « don du Saint-Esprit » un peu moins répandu est celui d’émettre
des prophéties. Quelqu’un se sent poussé à dire quelque chose au nom du Saint-
Esprit. Je suis très sceptique à l’encontre de cette faculté.
J’habitais dans la maison d’André, avec Régis, Nathalie, Claire et Brigitte.
Il est possible que Claire n’ait plus été là et que Christiane nous ait déjà rejoints.
Peu importe. Je me trouvai seule, à genoux ou assise en tailleur sur la moquette
de ma chambre, torturée par le silence habituel de Dieu. Des mots me sont
venus. Je ne pouvais pas démêler si je les produisais moi-même pour me
soulager de mon désespoir, si c’était une « prophétie à la mode charismatique »,
ou si mon inconscient laissait passer un message. Je ne les ai pas oubliées. Les
voici : « Ne crains rien, car je t’ai rachetée. Je te conduirai vers des eaux
calmes. J’ai prévu de grandes choses pour toi, mais je redresserai d’abord ce qui
est tordu. »
Ce qui me gênait dans cette « prophétie », c'était son style. Il était si
semblable à tout ce qu'on entendait dans les réunions de prière courantes dans
ce milieu.
Je me suis quand même accrochée à ces trois phrases. Je leur ai donné un
sens. Je pensais que cela voulait dire que notre communauté thérapeutique
s’agrandirait et que d’autres du même genre verraient le jour. Mais après
plusieurs années de fonctionnement, tout s’est arrêté. Nous nous sommes
séparés. Je n’ai plus cru à un destin hors du commun pour moi. Maintenant que
R. est entré dans ma vie, ces paroles me sont revenues et elles prennent un sens
énorme.
A peu près à la même époque, toujours dans notre maison de St-R, je
m’essayais pour la dix millionième fois de méditer. Des mots se sont à nouveau
imposés, cette fois de manière tout à fait inattendue, « comme un cheveux sur la
soupe » aurait dit ma pauvre Maman. « Et dire qu’un jour personne ne croira
que j’étais comme tout le monde ! »
Je les ai chassés en me disant : « Mais qu’est-ce qui me prend ? »
J’étais triste que mon cerveau produise une phrase comme celle-là, car je luttais
pour conquérir l’humilité, la seule porte que les Évangiles disent mener à Dieu.
Cette « prophétie à la mode charismatique » a pris son sens quelques trente ans
plus tard : Je suis à côté de R..
Qui vient voir R.?
Tous ceux qui ont des difficultés dans leur vie peuvent venir les lui
soumettre et recevoir une marche à suivre pour remettre tout en ordre. Ses
solutions peuvent sembler étranges et parfois difficiles. Mais il ne laisse
personne seul avec sa faiblesse. Il donne des directives et aussi la force de les
suivre. La plupart du temps, il demande à ses visiteurs, dès le deuxième ou le
troisième rendez-vous de coucher sur papier les problèmes qu’ils veulent voir
réglés.
Voici un exemple courant du genre de difficultés qu’on lui soumet et qu’il
résout très vite. La personne qui a écrit le texte suivant venait avec sa famille.
Sa femme et son fils ont eux aussi écrit un papier, mais R. détruit très vite les
traces écrites, par souci de discrétion. La feuille que je recopie a échappé à la
destruction. Elle est assez typique de ce qu’on entend habituellement :
1- « Je suis dépassé par les demandes que me pose ma femme au sujet de mon
fils, de ses difficultés à l’école et de son comportement et pour lesquels je n’ai
pas de réponse.
2 - J’ai détruit notre vie de famille. Je ne peux pas donner à ma femme ce
qu’elle attend d’un époux. Nos intérêts sont différents, mon caractère est
insupportable.
3 - Je suis déchiré entre deux femmes :
D’un côté mon épouse avec laquelle je vis depuis seize ans mais que je n’aime
plus. Il n’y a entre nous deux qu’un sentiment de responsabilité réciproque,
notre fils, la maison que nous avons achetée en commun et que nous n’avons
pas fini de payer, et l’habitude de vivre ensemble. Nous sommes liés par des
soucis financiers. Aucun de nous deux ne peut vivre décemment avec seulement
ce qu’il gagne. Nous avons besoin l’un de l’autre financièrement. En plus, je ne
sais pas comment annoncer à mon fils que je veux partir.
De l’autre, une autre femme à laquelle je pense, que j’aime et avec laquelle je
veux être. Mais je ne la connais que depuis trois mois et elle habite dans le pays
d’où je viens et où je ne veux plus retourner. Je ne sais pas du tout si cette
relation a un avenir.
Je voudrais surtout ne pas faire de mal à ma femme, mais en voulant l’épargner
je me fais du mal à moi-même.
4 - Je n’ai pas de marge financière. Je suis content si à la fin du mois mon
compte n’est pas à découvert. Une fois toutes les factures payées, il ne me reste
plus rien.
5 - Je me sens dans une impasse, sans voie de sortie. Je ne sais pas comment
ma situation peut s’améliorer. Peu importe ce que je fais, c’est toujours mal. Je
ne sais pas quoi faire, comment m’y prendre pour arrêter de me détruire. Je ne
veux cependant faire de mal à personne. »
Hier, c’est une famille qui vit dans un autre pays qui l’a contacté pour leur
fille de vingt-sept ans qui va mal. Ces gens, comme beaucoup d’autres, font le
voyage de leur pays jusqu’en Allemagne juste pour retrouver de l’espoir. Ils
veulent des directives pour sortir de leur misère mais ils veulent aussi lui parler,
avoir la chance d’être tenu une minute dans ses bras et recevoir la sensation
d’être protégés, compris et soutenus.
Il y a des gens qui parcourent des milliers de kilomètres pour revenir le
voir et pour à nouveau retrouver cette merveilleuse sensation d’être aimé.
Il va les recevoir demain. Il sait déjà quels sont les changements à apporter dans
la vie de cette famille pour que tout trouve une place harmonieuse. Il sait aussi
ce qui a rendu cette jeune femme si malade.
Mais feront-ils ce qu’il leur dira ? Beaucoup de gens veulent voir leurs
problèmes résolus d’un coup de baguette magique, mais ne veulent rien changer
à leurs habitudes. Ils ne sont pas prêts à abandonner ce qu’ils considèrent
comme important, même si c’est à l’origine de bien des souffrances.
Une phrase, écrite par Arnaud Desjardins dans un de ses nombreux livres
m’avait donné beaucoup d’espoir autrefois. Il avait dit à peu près ceci : « Il y a
quelque part, dans un pays où je peux me rendre, un sage qui parle une langue
que je comprends. »
L’Inde et le Tibet n’ont pas l’exclusivité de la sagesse.
Jamais je n’aurais cru qu’un sage authentique vivait à quelques heures
seulement de train de Paris !
Ces dernières années R. recevait tout le monde sans rendez-vous. Il
trouvait le temps de se libérer dans le courant de la journée et l’attente était
courte. Aujourd’hui, c’est un peu plus difficile.
Depuis 2010, je n'ai plus eu de nouvelles des écrits de "l'élève".
Pas de chapitre 7, donc.
Et encore moins des précisions sur l'état civil de "R".
A suivre,... peut-être.
Yann-Erick
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