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 élévation

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Parcours initiatique Philosophico-Spirituel à travers mes rencontres et lectures liées au paranormal et à l'ésotérisme.


Le Chamanisme par Vivianne Perret

Publié par Yann-Erick sur 13 Novembre 2015, 13:10pm

Catégories : #Auteurs-Journalistes

Exclusif !!


L'auteur et historienne Vivianne Perret présente sa réflexion sur le chamanisme :

 

CHAMANISME

Un terme générique pour une littérature en plein essor

A partir des années 1970, le chamanisme est sorti du cercle restreint des études anthropologiques pour toucher une audience beaucoup plus large. Pour le meilleur, comme pour le pire… Les parutions sur le chamanisme ont progressé à la vitesse de sortie de terre d’un champignon hallucinogène après une bonne pluie, mais il fallait souvent pouvoir lire en anglais ou bien distinguer dans une collection l’ouvrage idoine. Ce temps est (presque) révolu et il y a aujourd’hui pléthore de bouquins clairement identifiés sur le thème. Cette petite page vous propose de partager mes lectures sur ce sujet passionnant, auquel je suis venue en m’intéressant de très près aux Indiens d’Amérique.

Chamanisme, encore faudrait-il s’entendre sur sa définition.

On sait tous que l’intérêt occidental pour la pratique ancestrale du chamanisme s’est réveillé avec la publication en 1951 du livre de Mircea Eliade « Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase ». Le chamanisme selon Mircea Eliade est  stricto sensu un phénomène religieux sibérien et central-asiatique dont le vocable vient du tongouse šaman. Le chaman y est guérisseur mais aussi prêtre, mystique et poète avec une spécificité : une technique de l’extase. Et Mircea Eliade d’ajouter que certains éléments chamaniques se retrouvent en-dehors de l’Asie centrale. Il est certes fort dommage d’expédier les travaux de Mircea Eliade en deux lignes, mais je ne doute pas que ceux d’entre vous qui ne l’auraient pas encore lu, iront dénicher leur bonheur chez les bouquinistes ou dans toute bonne librairie car le livre est régulièrement réédité. Ajoutez au scoop anthropologique provoqué par ce livre, celui paru en 1968 de Carlos Castaneda, « l'Herbe du Diable et la petite fumée, » et le chamanisme était lancé en Occident. Au-delà de la controverse sur la réalité du fameux sorcier Yaqui -personnage central des écrits de Casteneda- ce qui est vraiment à signaler a été l’engouement pour le chamanisme suscité par le livre parmi le grand public. D’ailleurs, afin de toucher une audience plus large, Casteneda avait choisi d’évoquer Don Juan Matus comme un sorcier pour rompre avec l’image académique véhiculée par le mot chaman. Bouclons la boucle en signalant qu’en 1982, lors d’une conférence, Mircea Eliade souligna l’apport de Castaneda dans la reconnaissance du chamanisme.

L’étape suivante fut d’adapter des pratiques ancestrales à nos mœurs occidentales. Et voilà l’apparition du néo-chamanisme dont le courant principal est le core chamanisme, personnifié par Michael Harner et la Foundation for shamanic studies et le Centre scandinave pour les études chamaniques fondé par Annette Hørst et Jonathan Horowitz (ce dernier étant un ancien de la Foundation for shamanic studies). Inutile de préciser que cette mouvance est considérée comme une hérésie par certains dont l’anthropologue Alice Beck Kehoe (malheureusement à ma connaissance non traduite en français) qui est très critique du terme lorsqu'il est utilisé en dehors de son contexte original. Elle fustige la notion d'appropriation culturelle des formes occidentales modernes du chamanisme, qui non seulement peuvent dénaturer ou diluer les pratiques autochtones authentiques, mais le faire d'une manière qui, selon Kehoe, renforce subtilement des idées racistes comme le «bon sauvage».

 

Cette introduction succincte posée, tout ce que vous voulez savoir sur le chamanisme, vous pouvez déjà commencer par le demander à Mama Editions. Depuis 2008, cette maison d’éditions publie une collection dédiée au Chamanisme (avec déjà cinq ouvrages au compteur à l’heure où j’écris). Une mention spéciale pour la qualité du travail de l’équipe éditoriale : une couverture souple mais solide et agréable à l’œil, pas de fautes de typo et pour ne rien gâcher des ouvrages labellisés Imprim'Vert et PEFC avec une volonté de qualité du contenu qui permettent de ne pas regretter les euros dépensés.

D’ailleurs c’est avec deux de leurs parutions que je vais débuter ces partages.

Le pape du néo-chamanisme

Auteur Michael Harner

Collection Chamanismes
(Mama éditions)


1) LA VOIE DU CHAMAN


2) CAVERNE ET COSMOS

Michael Harner, pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, est un peu le pape du néo-chamanisme. Né en 1929, cet anthropologue américain a d’abord enseigné à l’université de Berkeley en Californie. Lors de recherches sur le terrain en 1960 et 1961 il franchît la ligne rouge : celle qui sépare l’anthropologue cantonné à un rôle d’observateur à celui de l’expérimentateur. Il accepta de boire la potion sacrée des chamanes Conibo dont il partageait la vie en Amazonie péruvienne. Un voyage assez agité qu’il décrit au début de son livre, La voie du chamane. Un ouvrage publié pour la première fois en 1980, dont le succès ne s’est jamais démenti, et qui raconte son itinéraire dans la connaissance du chamanisme par l’expérience. Mais le livre ne se veut pas qu’une simple approche du voyage chamanique puisque l’auteur entend transmettre son savoir et propose d’initier à la pratique chamanique. D’où le sous-titre « manuel de pouvoir et de guérison ». A ce niveau-là, si vous ne croyez pas en la réalité des esprits (une essence animée possédant de l’intelligence et différents degrés de pouvoir), mieux vaut passer votre chemin et choisir un ouvrage d’anthropologie plus classique sur le sujet. En effet, le livre guide le lecteur dans une série d’exercices destinés à atteindre un état modifié de conscience (ECC/état de conscience chamanique) afin de contacter et d’utiliser une réalité qui est d’ordinaire cachée (ECO/état de conscience ordinaire). La bonne nouvelle est que se gargariser avec de l'ayahuasca ou toute autre drogue n’est pas nécessaire. La transe sera obtenue par la rythmique d’un tambour ou d’un hochet. Les exercices sont entrecoupés des récits d’expériences de ses stagiaires.

 

Alors, question essentielle : dans quelles pratiques chamaniques l’auteur veut-il nous entrainer ? Et bien, c’est là où intervient le Core chamanisme. Core en anglais signifie tronc commun et Michael Harner entend rassembler dans sa pratique – je cite- « sa propre adaptation et interprétation de certaines méthodes chamaniques millénaires acquises auprès d’Indiens d’Amérique du Nord et du Sud ainsi que celle concernant d’autres continents. » Un syncrétisme chamanique qui lui a valu l’inimitié d’anthropologues, certes, mais aussi du NFAPS (New Age Fraud & Plastic Shaman), qui affirme qu’il n’y aucune « forme générique indienne » et que les croyances autochtones ne sont pas individuelles mais collectives et rattachées à des tribus spécifiques. "Core chamanisme" est selon le NFAPS une façon de justifier le vol de traditions et de pratiques tribales en prétendant faussement qu'elles sont "universelles".  

 

Une opposition qui n’a pas empêché le Core chamanisme de prospérer sous la houlette de son auteur. La foundation for shamanic studies offre aujourd’hui des séminaires aux quatre coins du globe, illustrant notre attirance pour le chamanisme. Avec une différence essentielle dans le néo-chamanisme qui permet la quête individuelle dans une recherche de développement personnel tandis que le chamanisme a toujours pour finalité de servir la communauté dont il est issu.

Si le néo-chamanisme vous tente, La voie du Chamane est indispensable à votre bibliothèque. Il est, à juste titre, considéré comme un classique du genre. Il est bien écrit (et bien traduit) et abordable. Cependant, à mon avis, l’affirmation de l’auteur que « l’ECC est plus sûr que le rêve » est à prendre avec de sérieuses pincettes. Les pratiques chamaniques ne sont pas anodines !

Trente ans plus ans, Michael Harner a remis le couvert en publiant (en anglais en 2013) la suite de son enseignement dans Caverne et cosmos. Sa lecture m’a tout de suite fait penser à un tome II et pour cette raison, j’en déconseille la lecture tant qu’on n’a pas lu La voie du chamane, un « tome I » selon moi. Dans son nouvel opus, l’auteur développe la cosmologie chamanique de la réalité non ordinaire. Trois Mondes coexisteraient : le Monde d’En Haut, le Monde du Milieu et le Monde d’En Bas. Le plus difficile à vivre, le Monde du Milieu correspondrait au nôtre…Il posséderait des aspects de la réalité ordinaire et non ordinaire et serait le monde où évoluent les sorciers. Souffrances et douleurs seraient donc les apanages du Monde du Milieu et, ma foi, en regardant autour de soi et en écoutant les infos, voilà une affirmation que je n’ai pas envie de contester. Puisqu’il est de surcroit, nous dit l’auteur, difficile et dangereux de travailler avec le Monde du Milieu, le livre s’attache à nous faire partager les expériences de ses stagiaires sur les deux autres mondes. Une grande partie du livre est en conséquence dévolue aux récits de voyages chamaniques commentés ensuite par l’auteur. Une dernière partie est consacrée au pouvoir de guérison contenu dans ce savoir et ces expériences chamaniques. Car n’oublions pas que sans confondre medecine-man et guérisseur avec le chaman, ce dernier travaille dans le cadre holistique du traitement d’une maladie, en complémentarité de soins traditionnels.

Ceux d’entre vous qui espéraient y découvrir les effets des plantes psychoactives dans le voyage chamanique seront frustrés, car l’auteur insiste dans ses deux ouvrages qu’elles ne sont pas nécessaires pour accéder « aux Mondes au-delà du Monde ». Qu’on se le tienne pour dit. Mais la curiosité n’étant pas un vilain défaut, je me suis plongée dans deux livres sur ce thème et promis-juré, je reviens vous en parler dès que j’en aurais terminé les lectures.

En attendant, lisez, lisez, car comme le disait Arlette Laguillier : « La lecture est une bonne façon de s’enrichir sans voler personne. »

LES PLANTES DES DIEUX

Faites l’expérience par vous-même : tapez Shamanic tours sur internet. Vous verrez fleurir les propositions de rencontrer un authentique shaman en Amérique du Sud et vivre une authentique cérémonie avec consommation d’ayahuasca. En 7 jours tout compris sauf taxes d’aéroport…

De nombreux touristes, en mal de sensations fortes, se rendent en effet chaque année en Amazonie afin de goûter à ce breuvage rituel qui provoque des états modifiés de conscience. Ce « tourisme spirituel » a engendré tout un business qui n’est pas beau à voir. Entre pseudo-chamanes et vrais truands, certains occidentaux qui s’y sont risqués ont souvent vidé leurs poches sans y gagner en spiritualité ou, faits beaucoup plus graves, ils y ont laissé des plumes. Citons le dernier drame en date : le décès d’un jeune Britannique en décembre 2015 au Pérou lors d’une séance. Désarmé par le Canadien qu’il tentait de tuer en pleine crise paranoïaque, il reçut lui-même les coups mortels qu’il s’apprêtait à porter. La puissance des effets du breuvage ne doit jamais s’envisager à la légère. Il est indispensable que le chamane en charge de la session soit expérimenté et responsable, compétent dans le dosage et attentif à un état agité du buveur. Un postulat plus que jamais nécessaire lorsque le buveur n’appartient pas à sa communauté : les tendances psychotiques d’un parfait inconnu sont rarement inscrites sur son passeport !

Je n’ai pas pu m’empêcher de glisser un petit avertissement en guise de préambule à ceux que tentent l’ayahuasca. Car je suis doublement agacée en entendant certains récits. Agacée d’une part par le « tourisme spirituel » qui rabaisse la consommation d’un breuvage-instrument clé de la pratique chamanique amazonienne à une expérience récréative exotique sans garde-fou. Et agacée d’autre part par la naïveté de ces mêmes occidentaux incapables de réaliser que leur niveau de vie puisse susciter des envies.

Mon petit couplet moralisateur étant achevé, passons aux choses sérieuses. Voyons un peu ce que nous réservent ces Plantes des Dieux, c’est-à-dire des substances entrainant visions et hallucinations, qualifiées d’enthéogènes (qui exprime le divin à travers soi) et dont l’importance est considérable dans diverses pratiques chamaniques.

Sauf que pour les Indiana Jones de salon (parmi lesquels je m’inclus !), curieux mais frileux, je vous propose de découvrir Les plantes des dieux en situation plus confortable qu’au fin fond de la jungle ! Trois livres à consommer tranquillement allongé sur son canapé et quitte à épicer sa vie, rajoutez donc simplement un peu de cannelle dans votre grog…

 
 
Les portes de la perception
Aldous HUXLEY
domaine étranger
10/18
 
Plantes et chamanisme
Jan Kounen, Jeremy Narby, Vincent Ravalec
Mama éditions
 
L’expérience de l’invisible
Benny Shanon
InterEditions

D’abord on révise ses classiques :

Le Britannique Aldous Leonard Huxley, (1894-1963) est l’auteur en 1931 du célébrissime roman « Le meilleur des mondes ». Mais il s’intéressa aux substances psychoactives et consigna dans deux ouvrages « Les portes de la perception » et « Le ciel et l’enfer » ses expériences avec la mescaline. Deux classiques publiés dans les années 1950, le premier ouvrage étant aujourd’hui beaucoup plus aisé à dénicher en librairie que le second.

En bref, car l’histoire est archi-connue, Aldous Huxley fit la connaissance en 1953 du psychiatre Humphry Osmond. L’écrivain se prêta sous sa supervision à une expérience en ingérant une dose de mescaline, alcaloïde actif du peyotl, ce cactus au cœur de pratiques chamaniques indiennes et qui procure des visions psychédéliques.

Le peyotl ou peyote est un petit cactus globuleux, sans épines, de couleur grisâtre à la base et vert cendré dans la partie supérieure. A l’origine (car son territoire géographique s’est étendu avec l’accroissement de la consommation) il poussait seul ou en groupe dans les zones désertiques, sur un sol sec et minéral. Il ne tolère pas les températures inférieures à 7 °C. Son utilisation est très ancienne puisqu’on a retrouvé du peyotl séché dans une cavité au sud du Texas et daté de 5000 ans avant JC. On sait que les Aztèques et les Huichols en consommaient pour des cérémonies rituelles mais en faisaient également un usage médicinal. La première description du Lophophora Williamsii par un occidental date de 1591. (Les Espagnols qui n’avaient jamais vu un cactus de leur vie pensaient qu’il s’agissait d’un champignon). Mais sa diffusion sur la partie Nord de l’Amérique est bien plus récente.

En fait, l’utilisation du peyotl dans un cadre religieux a commencé avec les Indiens vivant dans l’Ouest du Mexique. Son usage s’est propagé à travers la région des Plaines dans les années 1800. Le rituel différait selon les nations indiennes concernées mais la véritable expansion de peyotl a coïncidé la perte d’autonomie des Indiens ; une véritable atteinte à leur mode de vie et leurs pratiques culturelles et cultuelles. (Retenez-moi, si je me lance sur le sujet, demain nous y sommes encore). Le cadre religieux dans lesquels s’inscrivaient les rituels peyote s’envisagea en partie comme une alternative à la désintégration des rites ancestraux et au refus de s’engager dans la religion chrétienne.

Après le massacre de Wounded knee en 1890, la religion peyotl a fini par emporter le morceau sur les autres tentatives de mouvements religieux. Combinant des éléments chrétiens et autochtones, la religion peyote s’est dotée d’une charte en 1918 permettant de basculer sur un plan législatif et défendre ainsi l’usage d’un psychotrope autrement interdit sur le territoire Nord-américain. Voilà le contexte de naissance de la Native American Church (NAC) qui dénombre aujourd’hui environ 250 000 fidèles. En 1994, Bill Clinton a ratifié l’acte du congrès autorisant la consommation du peyote dans le cadre des cérémonies de la NAC. Mais pour couper l’herbe (ou plutôt le cactus) sous le pied des petits malins qui espéraient ainsi halluciner sous couvert de rituel amérindien, les membres de la NAC doivent justifier d’un quart de sang indien pour savourer le peyotl…

Aldous Huxley se soumis à l’expérience de la mescaline deux années à peine avant l’intégration du Canada à la charte de la NAC, transformant le nom de cette dernière en NAC of North America.

Pour simplifier, disons que dans « Les portes de la perception », publié en 1954, l’auteur s’attarde sur le descriptif des ses expériences, tandis que « Le ciel et l’enfer » paru en 1956, plus ramassé, s’intéresse aux résultats de cette compréhension nouvelle. A quoi sert la mescaline pour Huxley ? " Pour une personne chez qui " la chandelle de la vision " ne brûle jamais spontanément, l'expérience de la mescaline est doublement illuminatrice. Elle projette de la lumière sur les régions jusqu'alors inconnues de son propre esprit, et en même temps, elle projette de la lumière, indirectement, sur d'autres esprits, plus richement doués, quant à la vision, que le sien. Réfléchissant sur son expérience, cette personne parvient à une compréhension nouvelle et meilleure des manières suivant lesquelles ces autres esprits perçoivent, sentent et pensent, des conceptions cosmologiques qui leur semblent évidentes en soi, et des œuvres d'art au moyen desquelles ils se sentent poussés à s'exprimer. »

Bien sûr, ce qui ne gâte rien, c’est que ces expériences nous sont contées avec la plume d’un grand écrivain. Les titres des deux ouvrages s’inspirent directement de l’œuvre « Le mariage du Ciel et de l’Enfer » de William Blake, poète anglais mystique et visionnaire (1757-1827). Une référence qui n’est pas anecdotique pour un homme qui s’interrogea sur le destin spirituel de l’humanité.

Deux classiques disais-je que je vous invite à lire ou à relire, notamment pour mieux saisir les parallèles avec l’ingestion d’ayahuasca que dresse Benny Shanon dans son livre « L’expérience de l’invisible » dont je vous partage la lecture dans ce petit billet.

 

Petites discussions entre amis

En guise d’entrée en matière sur l’ayahuasca, je vous propose « Plantes et chamanismes », publié en 2008 chez Mama éditions. L’éditeur avait l’intention de faire un livre « alerte sur le sujet », en transcrivant la conversation de trois personnalités occidentales ayant pour point commun la pratique du chamanisme ayahuasca. La rencontre réunissait l’anthropologue Jeremy Narby, l’auteur Vincent Ravalec et le cinéaste Jan Kounen. (Des biographies détaillées de leurs parcours professionnels sont incluses à la fin de l’ouvrage). Franchement, c’est très réussi. Et pourtant, croyez-en mon expérience, en raison de la différence entre l’oralité et l’écrit, ce type d’ouvrage n’est pas si facile à réaliser. Mais à la lecture, j’avais rapidement l’impression d’être dans la même pièce que les auteurs à les écouter raconter leurs expériences avec deux psychotropes : l’iboga et l’ayahuasca, cette substance restant tout le même l’élément central des discussions.

Une fois passée la mise en garde « L’Occidental peut vraiment se faire dévorer », « L’utilisation de l’ayahuasca est ambiguë… Ces plantes sont des outils de puissance qui peuvent être productifs et en même temps dangereux», les auteurs racontent librement la genèse de leur intérêt pour cette pratique et échangent sur leurs expériences. Il s’agit dans les trois cas de « buveurs réguliers » et il est fascinant de les entendre évoquer les raisons qui les font recommencer (à des rythmes néanmoins différents selon les personnalités). Car l’ingestion du psychotrope n’est pas forcément une partie de plaisir ! Malgré la préparation aux sessions (hygiène de vie et travail sur soi et sur le corps ou comme le résume Jeremy Narby « Tu pars sur un bateau en haute mer, tu te prépares »), la prise du breuvage (horriblement amer paraît-il) entraine souvent des vomissements et avec la bonne purge, des visions pas forcément d’une gaieté folle. Le tout dans un inconfort avec chaleur, moustiques et doutes. « Il y a effectivement un côté purge au début, purge physique et mentale » (Vincent), avant que ne succèdent des visions plus agréables voire extraordinaires. Mais puisque les trois auteurs se sont lancés dans la pratique régulière de l’ayahuasca, (« une école » s’accordent-ils à dire) la question se pose : qu’est-ce qui peut les inciter à poursuivre ? « Le plus d’une expérience de l’ayahuasca, ou d’autres plantes psychotropes, c’est qu’elle ouvre à la conscience » (Vincent). « Tu vois le monde différemment et de manière assez claire. C’est en fait une manière de te soigner » (Jan). « L’ayahuasca, c’est avant tout une façon de transcender la barrière qui nous séparent des autres espèces et, dans nos visions, de communiquer avec des plantes et des animaux. » (Jeremy)

Le simple curieux, peu motivé pour affiner sa connaissance, pourra aisément se contenter de la lecture de l’ouvrage et s’arrêter là. Un glossaire conclut ces entretiens qui offrent un témoignage très facile à lire sur deux substances psychoactives parmi les plantes des dieux. Il y a un petit côté Guide du routard dans la façon d’aborder le sujet ainsi que le signale l’un des auteurs. Pas désagréable du tout mais attention, ne rêvez-pas, sans indications précises et adresses pour organiser son voyage !! Le but n’est pas là mais « si on a un devoir envers les gens qui vont prendre le temps de lire le livre, c’est de dire : voilà il y a ça, c’est bon ; ça c’est moins bon. »

Pour ceux que cette entrée en matière aurait au contraire mis en appétit d’en savoir plus, j’ai de quoi satisfaire des estomacs exigeants avec le livre de Benny Shanon.

La liane des esprits des morts

Benny Shanon peut se targuer d’avoir consommé plus de cent trente fois l’ayahuasca, ce breuvage psychoactif amazonien préparé en général avec deux plantes. Le terme quechua renvoie à la première plante utilisée, la Banisteriopsis caapi, ainsi qu’à la préparation et signifie « La liane des esprits des morts ». Les sessions se sont échelonnées depuis la première visite au Brésil de l’auteur en 1991 et dans des contextes différents et variés. Entre autres dans les différents rituels du culte du Santo Daime, les réunions de l’União do Vegetal et de la Barquinha, les sessions organisées par les guérisseurs indigènes et celles réservées aux touristes étrangers dans la région amazonienne du Pérou. Un CV impressionnant qui aurait suffi en lui-même pour un témoignage sur la pratique de l’ayahuasca.

Seulement voilà, l’Israélien Benny Shanon est professeur de psychologie cognitive et ancien directeur du département psychologie de l’université de Jérusalem. Et au lieu de contenter d’une simple relation de ses « voyages », il propose avec cet ouvrage « une étude de l’ayahuasca du point de vue de la psychologie cognitive » en s’appuyant sur ses expériences et de données collectées auprès d’autres personnes. Publié en 2002, l’ouvrage a été traduit en français et publié en 2015 par InterEditions dans la collection Nouvelles évidences.

Soyons clairs, il s’agit d’une démarche scientifique. Si vous êtes allergique à des phrases comme celles où l’auteur indique au sujet de la conscience « qu’il ne procède ici à aucune affirmation métaphysique, ontologique ou mystique. Je tente, de manière empirique, de définir les différents types d’expériences rencontrés dans la phénoménologie de la psychologie humaine pour les conceptualiser à l’intérieur d’un cadre théorique unifié. », autant vous prévenir que vous en prenez pour 500 pages avec ce livre. En conséquence, il est possible que la lecture puisse parfois vous paraître fastidieuse. Mais si vous êtes prêts à quelques digressions sur la sémantique ou la portée noétique du breuvage, foncez ! Ce bouquin, parfaitement accessible à des non-spécialistes, est tout bonnement génial. L’auteur a véritablement mené une enquête sur les effets que produit le breuvage sur les buveurs en cherchant à retrouver autant les points communs que les différences dans les visions. Benny Shanon livre également ses points de vue sur les aspects les plus mystérieux suscités par le breuvage et ainsi que le note l’anthropologue Jeremy Narby, auteur de la préface pour l’édition française « Nul besoin d’être d’accord avec Benny Shanon (…) l’étude de ce breuvage propose des données inédites concernant la conscience humaine et offrent de nouvelles pistes à explorer. Chacun pourra se faire son propre avis après en avoir pris connaissance. » J’ai d’ailleurs trouvé passionnant ses tentatives d’interprétation, y compris, même si je ne suis pas sensible à cette question, de considérer les religions comme nées d’expériences avec des psychotropes. Oui, pour Benny Shanon, Moïse aurait peut-être fumé la moquette avec pour conséquence la vision du buisson ardent. Un poil d’humour pour traduire une suggestion argumentée dans le livre et qui témoigne du soin de l’auteur d’aller plus loin dans « l’expérience de l’invisible » qui a donné son titre à l’ouvrage.

Bien sûr, l’interrogation qui se dessine au sujet de l’auteur est pourquoi persévérer dans une pratique chamanique qui n’est pas du tout selon lui une partie de plaisir ? (en parfait écho, notons-le, à nos trois expérimentateurs du livre précédent ) : « On doit passer par des moments extrêmement durs, tant physiquement que mentalement ». Sa réponse tient dans le rôle de « professeurs des professeurs » de l’ayahuasca qui conduit à une auto-analyse avec impossibilité de tricher et surtout son aspect spirituel. « L’ayahuasca vous plonge dans des univers qui se rapportent à la religion, à la foi, au divin. » Et c’est bien selon lui l’aspect spirituel de cet école chamanique qui pousse les adeptes – et l’auteur- à persévérer.

Ensuite, bien sûr, il y a une question qui se pose à chaque lecteur, car l’auteur insiste que rien ne remplace l’expérience : l’aventure sera-t-elle uniquement livresque ou bien débouchera-t-elle sur la prise du breuvage ? (Une nouvelle mise en garde précise néanmoins, une fois encore en résonnance avec les trois auteurs précédents, que cette expérience n’est pas destinée à tous.)

Personnellement, si, comme le disait Joseph Addison (1672-1719), « La lecture est à l’esprit ce que l’exercice est au corps », je viens de finir un marathon sur les Plantes des Dieux ! Je vais reposer les muscles fatigués de mes yeux, saturés de visions de jaguars, serpents, villes d’autres mondes … sur le papier.

A bientôt pour de nouvelles lectures à partager.

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Depuis octobre 2016, Viviane Perret publie (aux éditions DU MASQUE) une série historique avec Houdini comme détective:

Le troisième et quatrième tome étant en cours d'écriture, Vivianne Perret continuera son article sur le chamanisme dans quelques mois.

L'aventure continue !
Pour lire la suite,
revenez en juin 2017 sur cette même page.
Si vous souhaitez être informé de sa publication complète:

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(c'est gratuit comme tout le reste de ce blog)

Plus d'Info :

Au sujet de son livre  "Esprit, es-tu là ?", Vivianne Perret était (avec Stéphane Allix) sur Europe 1, le lundi 15 février 2016 dans l'émission de Franck Ferrand "Au coeur de l'histoire".

Vous pouvez aussi voir notre direct du 22 janvier 2014.

Vivianne Perret

Vivianne Perret

Née en 1961, Vivianne Perret est journaliste, historienne, écrivaine, scénariste, chroniqueuse sur RCF dans l’émission « Le saviez-vous ? » et une insatiable polyglotte globetrotteuse. Fascinée par les coulisses de l’Histoire, elle est une grande spécialiste des États-Unis (xixe-xxe siècles). Chercheuse subventionnée par le Fond Garlow, elle est notamment la référente en France du musée Buffalo Bill Center of the West. Incollable sur cette figure mythique du Far West et sur les Indiens Lakotas, elle a poussé sa passion pour les Indiens des plaines jusqu’à apprendre le sioux. Elle a par ailleurs collaboré au catalogue du musée du quai Branly pour l’exposition « L’invention du sauvage » en 2011.

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François-Joseph 21/03/2016 18:06

Bonjour,
voici un docu intéressant sur la DMT, le principe actif de l'ayahuasca :
https://www.youtube.com/watch?v=7hUbtQdFH_M
Si je devais résumer, je dirais que certaines plantes ont la faculté de nous connecter aux mondes plus subtiles, mais que cette démarche n'est pas sans risque ...
Il existe d'autres méthodes plus douces, comme celle de Buhlman, qui consiste à se connecter juste avant de rentrer dans le sommeil ou encore plus douce, comme la méthode Steiner, qui met également l'accent sur le développement personnel.
De mon côté, je n'ai plus de doute sur l'existence des mondes immatériels, mais je suis encore à la recherche du meilleur moyen pour faire évoluer la conscience des purs matérialistes. Bien entendu, je ne fais pas l'apologie des substances, mais je trouve de l’intérêt dans cette recherche encadrée.
Yann-Erick, tu seras heureux d'apprendre que, selon Buhlman, tes croyances ne sont pas remises en cause; la religion chrétienne à sa place "dans le ciel", tout comme les autres religions.
L'univers (pour ne pas parler de multivers) est grand, il y a de la place pour tout le monde.
bonne continuation.

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