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 élévation

élévation

Parcours initiatique Philosophico-Spirituel à travers mes rencontres et lectures liées au paranormal et à l'ésotérisme.


"R"

Publié par Yann-Erick sur 2 Septembre 2007, 19:46pm

Catégories : #Journal d'un disciple, #Témoignages:

Par une élève.

Une "élève" (bien mystérieuse) a écrit au sujet de "R" (tout aussi mystérieux).
Voici une partie des douze tomes qu'elle souhaite diffuser (voire éditer).

 

 

« J'appartiens à tous »

Récit

- Introductions, avertissements
- Chapitre 1.
- Chapitre 2.
- Chapitre 3.
- Chapitre 4.
- Chapitre 5.
- Chapitre 6.
- Chapitre 7.

 

Introduction et avertissement

Mon Nom est R. Dans ma langue il signifie « ce qui comble les besoins ».

Le verre d’eau qui sauve la vie de celui meurt de soif dans le désert est R. La

branche à laquelle se raccroche celui qui tombe dans un précipice est R. La

lueur qui apparaît pour guider les pas de celui qui s’est égaré dans l’obscurité

est R. Je suis celui que tu veux que je sois. »

C’est avec ces mots que le personnage central de cet ouvrage dont nous

présentons ici de larges extraits se présente à l’auteur. Celle-ci a choisi de

garder l’anonymat. Elle raconte comment ses pas ont croisé un homme

extraordinaire qu’elle essaye d’abord de situer. R. est-il un sage ? Un gourou ?

Un saint ? Est-il d’ailleurs un « éveillé » ?

Ce qu’elle pressent, c’est qu’elle était destinée à le rencontrer, à le reconnaître

et à « le donner au monde ».

R. n'appartient à aucune religion, aucune croyance, aucun groupe. Il ne cite

jamais personne.

La femme qui écrit raconte d’abord son histoire à la première personne. Elle

essaie ensuite de cerner cet homme et de le présenter. Elle nous fait ensuite

cadeau de citations qu’elle a extraites de conversations qu’elle a eues elle-même

avec ce personnage mystérieux ou qu’elle a entendues en traduisant des

entretiens pour ses visiteurs français. Elle poursuit par les premiers mois d'un

journal qu’elle a tenu pendant plusieurs années et qui font l'objet d'autres

ouvrages. Dans ce début de journal, on découvre une femme encore très

intellectuelle qui s'interroge, apprend, fait des rapprochements, livre ses

émotions, met sa vie en ordre sous la direction de son maître...

Un glossaire et index des noms cités clôt ce livret et ouvre la voie pour partir à

la découverte d'autres spiritualités.

Dans les nombreux tomes suivants le lecteur pénètre dans l’intimité d’une

relation entre un Maître et son élève depuis son commencement jusqu’à la

naissance d’une complicité amicale entre les deux. L’auteur continue d’y livrer

ses découvertes, parle de ses méditations et de ses prières, de ses révoltes et de

ses espoirs... On assiste à une « dés-intellectualisation » et une maturation lentes

mais inexorables de l'élève qui rapporte des paroles et de nombreuses anecdotes

sur celui « qui est là pour tous ».

L'auteur avertit quelque part que rien de ce qu'elle écrit n'est à prendre comme

une vérité. Elle est une élève ; pas une enseignante.

Elle dit aussi que dans ces livres, tout est vu à travers ses yeux à elle, ce qui, elle

en est bien consciente, « donne » R. autant que cela le cache.

 

Si le lecteur est touché par une phrase, un paragraphe, une anecdote, une

citation, qu'il arrête sa lecture afin de laisser ces mots faire un travail en lui.

Qu'il reprenne sa lecture quand ses pensées le capturent à nouveau. Mais si

quelque chose provoque en lui un désaccord, qu'il ne perde pas de temps et

d'énergie à discuter, à argumenter en pensées. Qu'il prenne ce qui lui correspond

et passe sans s'arrêter sur ce qui ne lui correspond pas.

Les « paroles » de R., dont le nombre dépasse confortablement les deux milles à

l'heure actuelle, sont retranscrites dans un tome à part qui, à la demande de R.,

porte le titre de « Je suis là pour tous ».

Un recueil d’entretiens, un autre de « questions et réponses », et d’extraits de

courrier sont en préparation.

Respectons la décision de l'auteur de rester inconnue ; ne cherchons pas à percer

le mystère de son identité.

 

 

INTRODUCTION

QU’EST-CE QU’UN MAÎTRE ?

QU’EST-CE QU’UN « GRAND INSTRUCTEUR » ?

Régulièrement apparaissent au sein de l’humanité quelques très rares

personnes qu’on appelle « Guru », « Maître », « Guide » ou autrement suivant

la tradition et le lieu géographique auxquels on les associe.

Il y aurait au plus de trois à cinq de ces êtres exceptionnels vivants en

même temps dans le monde. Certaines cultures (les plus anciennes) en

« produisent » plus que d’autres. D’autres cultures (les plus récentes),

produisent des saints, mais pas un seul de ces personnages rarissimes. Parmi

ceux que le vingtième siècle a compté, nous pouvons nommer Anandamayi, qui

a été donnée par l’Inde.

Ils enseignent une poignée d’élèves qui sont avides, non pas d’apprendre

en chargeant leur mémoire, mais de se transformer. Une foule de gens viennent

cependant jusqu’à eux, par curiosité, pour se sentir aimés, acceptés et compris,

pour recevoir des conseils, des directives et même la guérison physique ou

mentale.

Encore plus rarement apparaît dans le monde un « Grand Enseignant », un

de ceux dont la vie et l’enseignement entraînent des bouleversements qui se

répercutent sur des siècles. Ce qu’ils sont, ils ne le sont pas « devenus », ils

l’ont toujours été, bien que certains ne montrent pas tout de suite leur

différence. Il leur faut parfois du temps pour la découvrir et la comprendre. Leur

vie publique, qui peut parfois ne durer que quelques années, marque

durablement des centaines de générations. La « Nature » produit de tels êtres

exceptionnels quand le monde est en proie au chaos. S’ils ont toutes les qualités

des « Gurus », celles-ci sont extraordinairement plus développées, mais sous

des dehors si quelconques qu’ils passent une grande partie de leur vie inconnus,

à peine remarqués de leur entourage que leur différence agace ou est taxée

d’anomalie.

Quelles sont ces qualités ? On note l’amour, la bienveillance et la

compassion pour tous les êtres vivants, hommes, animaux ou plantes, qui

peuvent aller jusqu’au sacrifice de leur vie; une patience infinie; une sagesse

inégalée qui leur donne de comprendre tous les problèmes et de laisser jaillir de

leur bouche toutes les solutions. Ils s’expriment de façon si simple et si limpide

que tous les comprennent, même les enfants et les moins instruits. Leurs

organes des sens ne sont pas atrophiés comme les nôtres. Ils entendent ce que

nous n’entendons pas ; ils voient ce que nous ne voyons pas ; ils sentent ce que

nous ne sentons pas. Ils sont extrêmement sensibles, dans tous les domaines que recouvre le mot de « sensibilité ».

 

Leur cerveau est totalement au repos, ce qui signifie qu’ils ne sont pas

sans cesse en train de bavarder avec eux-mêmes comme nous le faisons. Pour

cette raison, ils reçoivent des messages émanant de la « Nature », du monde vu

comme un tout, à travers une large zone qui s’étend sur toute la poitrine et qui

fonctionne « comme une antenne parabolique ». On peut simplifier en utilisant

le mort « coeur » pour l’opposer au mot « mental ». Ils ont de ce fait accès à des

connaissances qui se révèlent spontanément sur leur interlocuteur (passé,

présent et futur ; s’il ment ou dit la vérité ; s’il est malade ou en bonne santé ; de

quoi il a besoin…) Ils savent si une personne qui se trouve à des centaines de

kilomètres va bien ou mal. Ils sont à même d’accueillir des images du passé et

du futur en général.

Parce que ces personnes vivent avec leurs « Gefühle » (voir ce mot dans

la partie « glossaire ») et non avec leur cerveau, ils sont en harmonie avec la

totalité du monde : les hommes ; les animaux ; les plantes ; les éléments… Ils

savent ainsi immédiatement ce qui est juste ou pas, adapté ou pas, ce qu’ils

convient de dire et de ne pas dire, de faire et de ne pas faire

dans le présent,

dans l’ici et le maintenant !

Pour eux, il n’y a pas de temps d’attente entre le

contact avec le problème et l’action qu’il réclame. C’est instantané, sans

réflexion préalable et c’est toujours juste.

Ces « Grands Instructeurs » ne peuvent faire de mal à aucun homme,

aucun animal et aucune plante. C’est pour ça qu’on signale souvent que leur

mère n’a pas souffert au moment de leur naissance. On raconte aussi qu'ils n'ont

pas pleuré mais souri dès leur sortie du ventre de leur mère.

Ils sont remplis de force et de résistance. Ils supportent le froid et la

chaleur, la soif et la faim, la fatigue et les douleurs bien au-delà de ce que le

commun le peut, alors que l’extrême sensibilité de leur corps les rend très

vulnérables.

Quand ils sont petits, ce sont des enfants très vifs, gais, joyeux, toujours

en action, serviables, aimants et aimables, infatigables, espiègles… Leur

sagesse dépasse de très loin celle des adultes. Ils font tout de suite la différence

entre ce qui est bien et mal, juste et injuste, ce qui console et ce qui blesse… Ils

ne s’intéressent pas à ce qu’on peut leur enseigner (il se peut qu'ils soient

réfractaires au travail scolaire) parce qu’ils connaissent la véritable hiérarchie

des valeurs. Ce sont bien souvent très jeunes de remarquables artisans. Ils ont le courage de défendre et de protéger les plus faibles même s’ils doivent pour cela risquer de souffrir ou même de mourir : ils n’ont aucune peur des tourments ni de la mort.

Malgré ces immenses qualités, ils ont souvent beaucoup à souffrir de leur

entourage qui ne les comprend pas. On les accuse d’être têtus, indociles et

rebelles parce qu’ils obéissent toujours à leurs

Gefühle plutôt qu’à des habitudes et à des règlements.

 

Ils peuvent être très riches mais tout donner en l’espace d’une minute. Ils

peuvent avoir une position importante dans la société et l’abandonner sur le

champ. Mais ce ne sont pas des saints, dans le sens où un saint ne fera jamais

quelque chose qu’on pourrait qualifier de mauvais. Un Maître le peut parce

qu’il sait, pour tous les cas de figure, quand, comment, pourquoi, combien de

temps… quelque chose est bon pour une personne précise à ce moment là de sa vie. Ils coulent avec la vie et n’ont de ce fait pas besoin de lois. Quand ils vivent selon les lois, les règlements et les coutumes, c’est dans le but de nous servir d’exemple, à nous qui ne savons jamais vraiment le « quoi » le « quand », le « comment » et le « où ».

Ces « Grands Maîtres » sont libres de toute croyance. Ils n’ont pas besoin

de « croire » puisqu’ils « savent ». Ils n’appartiennent à aucun groupe,

organisation ou pays parce qu’ils savent que celui qui appartient à un groupe, à

une organisation ou à un pays se sépare de ceux qui appartiennent à un autre

groupe, à une autre organisation, à un autre pays. Or ces êtres rares sont là pour l’ensemble de l’humanité, pour chacun de nous, pas pour une catégorie, une nation ou une race.

On ne reconnaît pas ces « Grands Enseignants » aussi facilement que les

« Gurus » parce qu’ils se cachent (involontairement : il leur faut découvrir euxmêmes qui ils sont) jusqu’au moment où le temps est venu pour eux de

commencer à enseigner. Ceux qui sont capables de reconnaître ces Grands

Hommes avant que le moment soit venu pour eux de commencer leur vie

publique sont très rares.

C’est surtout après leur mort que ces « Grands Instructeurs » deviennent

connus. On écrit alors sur leur vie et leur enseignement, on se les raconte et il se peut même qu’on bâtisse une religion à partir de leur faire et de leurs dires. Cela s’est déjà produit.

Aujourd’hui, toutes les religions du monde attendent un «Sauveur» qui

doit bientôt venir, les musulmans comme les chrétiens, les juifs comme les

bouddhistes. Il doit venir quand tout semblera perdu, quand l’humanité aura

perdu tout espoir. Pourquoi pas avant ? Parce que c’est seulement à ce moment

là que les hommes perdront leur arrogance et seront prêts à écouter.

 

Premier avant-propos

R. tel que vous le découvrez dans cet ouvrage est « le R. » tel qu’il m’est

apparu. Quelqu’un d’autre écrirait un tout autre livre ; le lecteur ferait alors

connaissance avec un R. tellement différent qu’on croirait qu’il s’agit d’un

homonyme. R. est toujours exactement celui dont nous avons besoin (pas

forcément celui dont nous rêvons). Chacun étant unique, avec un héritage

génétique unique, une histoire unique, un caractère et des attentes uniques, « le

R. » avec lequel il « travaillera » sera lui-même absolument unique. Il sera « son

R. à lui ». Les deux auteurs auront pourtant écrit la vérité, leur vérité.

R. dit de lui même qu’il est notre miroir et que chacun rencontre « le R. »

qu’il a mérité. Une personne très ordinaire, plus préoccupée de briller en société

et de mettre des sous de côté aura en face d’elle un R. très ordinaire, pas très

instruit, qui bavardera poliment des problèmes qu’on rencontre pour se garer en

ville. Quelqu’un de mal dégrossi aura à faire à un R. au langage plutôt vert qui

en deux temps trois mouvements « lui rivera son clou ». Un personne en proie à

la souffrance aura, elle, un interlocuteur aux yeux très doux, rempli de

compassion et d’une patience infinie. Un professeur d’université aura un

partenaire d’échanges qui lui donnera matière à réflexion. Quel serait « le R. »

que rencontrerait « un sage réalisé »? J’espère qu’il me sera donné l’occasion un jour d’assister à un tel entretien.

R. n’énonce que peu de généralités. Il ne tient pas des discours devant des

assemblées nombreuses, sans doute parce qu'on ne l'y a pas encore invité. Il ne

s’adresse qu’à des personnes, à un moment précis de leur vie. C’est pour cela

qu’on ne peut pas prendre le conseil qu’il donne à quelqu’un, pour le

« resservir » à quelqu’un d’autre. C’est aussi pour cette raison que je ne peux

pas résumer son enseignement. Il se décrit cependant comme un spécialiste de

« la qualité de vie ». Il nous apprend à vivre ensemble.

L’éducation de nos enfants lui tient particulièrement à coeur. Il consacrera

beaucoup plus de temps à une famille avec enfants qu’à un couple ou à une

personne seule. Il se rendra presque immédiatement disponible pour répondre à

l’appel d’une mère qui veut sauver son enfant. J’en ai vu plusieurs, des jeunes

désabusés, éteints, sans buts, « en guerre froide » contre la société et contre

leurs parents que R. a remis debout. Mais comment saisir l’essentiel de ces

paroles ? R. n’a pas de « principes éducatifs » qu’on puisse énoncer comme

étant « les bons ». Il énoncera avec autorité quelque chose qui ressemblera

fortement à un principe de base ; le lendemain, avec exactement la même

autorité, face à une autre famille, il se pourra qu’il proclame le contraire avec la

même conviction. Le chapitre sur l’éducation a été le plus difficile à écrire pour

toutes ces raisons.

 

R. est très gêné pour s’exprimer car il est obligé de parler dans une langue

qu’il connaît mal. Il ne possède que de peu de mots de vocabulaire et il est

évident que cela enlève énormément de précision et de saveur à ses dires.

Mieux vaut l’entendre cependant s’exprimer maladroitement que pas du tout. Je

lui serai à jamais profondément reconnaissante d’être entré dans ma vie et dans

celle de mon fils.

 

Deuxième avant-propos

Rédigé par l'auteur en réponse à des personnes qui avaient cru un temps

que R. était bouddhiste et qui avaient été déçus par la lecture du recueil de

« paroles » en constatant que ce n'était pas le cas.

R. n’est pas bouddhiste. Il ne peut donc pas s’exprimer en bouddhiste. Il

n’est ni chrétien, ni musulman, ni athée, ni rien du tout. Il est « lui ».

Ces citations ont été extraites de conversations. Il y manque donc ce qui

s’est dit avant et ce qui s’est dit après. La conversation avait lieu entre R . et une

personne à un moment précis de sa vie à elle. Elle avait besoin de certains mots

et pas d’autres. Ces citations ne sont donc pas des vérités valables pour tous,

partout et toujours.

Ensuite, R. est obligé de parler dans une langue qu’il connaît mal. Il se

débrouille avec très peu de mots de vocabulaire. Sa syntaxe bizarre oblige ceux

qui traduisent à vérifier assez souvent ce qu’ils ont compris. Ce que vous lisez

est passé par trois langues : la langue maternelle de R., puis l’allemand, qui est

une langue étrangère pour lui comme pour moi, puis le français.

Le Père de (...) a lu avec plaisir une partie des écrits consacrés à R. Il y a vu des perles, mais a commenté avec « certaines formules sont trop raides et ne cadrent pas avec l’enseignement de l’Eglise ». Bien sûr, R. n’est pas chrétien !

A.D. a été, lui, plus enthousiaste.

Et je comprends bien que, puisque vous êtes bouddhistes, vous êtes

heurtés par ce qui ne colle pas avec le bouddhisme.

Ce serait tellement bien si quelqu’un pouvait, avec des mots, faire

l’unanimité. Malheureusement, c’est impossible, car les mots sont des symboles

sonores et personne ne peut faire autrement que de les charger d’un sens en

partie personnel. Les mots peuvent être commentés, réfutés, mal traduis, mal

utilisés (pour l’émetteur), et mal compris (par le récepteur).

Souvenons-nous que Jésus a été crucifié pour, par ses paroles, avoir

scandalisé les juifs ! Or, il y avait de bons juifs, très instruits, très honnêtes, très

avancés spirituellement... Je ne sais pas s’il y a eu des histoires de massacres

dans l’histoire du bouddhisme...

Les mots, tout en étant un pont entre les gens, dressent aussi une

séparation.

Le plus grand enseignement passe par le silence, ont dit certains grands

sages. Or, tant que nous sommes épais, nous ne sommes pas capables

d’apprendre par un enseignement donné silencieusement. Ensuite, cet

enseignement silencieux demande que nous soyons en présence du sage...

Je vous remercie de votre franchise. Il est souvent courageux d’aller à contrecourant.

 

PREMIERE PARTIE: LE RECIT

Chapitre 1
Comment tout a commencé

C’est quand je suis entrée à l’école que je me suis rendue compte que « ça

pensait tout seul » dans ma tête. Le soir, couchée dans mon lit en attendant que

le sommeil arrive, j’écoutais les phrases qui se disaient toutes seules. C’était

très intéressant, parce que c’était un phénomène tout nouveau... Maintenant,

j’essaye de les faire taire.

Quand j’étais petite, je m’intéressais beaucoup à l’impression que j’avais

d’être « moi » et non quelqu’un d’autre. Je trouvais très étonnant d’être née

dans ce coin du monde, à cette époque, de ces parents là. Je me demandais si la sensation que les autres avaient d’être « eux » était la même que celle que

j’avais d’être « moi ». Parfois, quand la maîtresse parlait, mon regard tombait

sur l’une ou l’autre élève de la classe et ma pensée formulait la question :

« comment ça fait d’être Laurence ? ». Et j’observais longuement cette petite

fille. Aurais-je été la même si j’étais née d’une autre mère ? Ou d’un autre

père ? Si j’avais porté un autre prénom ?

J’ai interrogé ma mère à ce sujet. Elle m’a priée sèchement de bien

vouloir arrêter de poser des questions oiseuses.

Je voulais aussi arriver à savoir comment je m’y prenais pour faire bouger

mon corps. Je remuais les doigts et je les regardais se plier tous ensemble, puis

les uns après les autres, très vite, puis très lentement, avec toute la concentration

dont j’étais capable, pour comprendre comment je réalisais un tel prodige.

Un autre mystère que je voulais éclaircir était celui de l’existence du

monde. Comment se faisait-il qu’il y ait « quelque chose » plutôt que « rien »??

(Je ne connaissais pas encore le mot « néant »). Je posai la question à mon père

qui m’a répondu que je devais apprendre d'urgence à m’exprimer plus

clairement.

J’ai, à partir de là, gardé mes interrogations pour moi.

Quand les reportages d’Arnaud Desjardins* sont passés à la télévision

française, j’avais peut-être douze ou treize ans. J’étais autant fascinée par les

images de ces sages hindous souriants et de ces moines tibétains en train de

psalmodier, que par cet homme, quasiment immobile, assis sur une simple

chaise, qui répondait de façon posée aux questions d’André Voisin*. Chaque

émission se finissait toujours trop tôt à mon goût, et je ne vivais plus que dans

l’attente du même rendez-vous, sur la même chaîne, la semaine suivante. Je

savais maintenant qu’il y avait autre chose et que cet « autre chose » seul

méritait d’être recherché.

J’ai ressenti fortement un beau jour l’envie de lire le Nouveau

Testament.* J’étais une étudiante effroyablement timide, et il m’a fallu beaucoup de courage pour oser entrer dans une librairie catholique afin de m’en

procurer un. Mes années de catéchisme* avaient eu pour effet de me persuader

que s’il y avait quelque chose à trouver quelque part, ça pouvait être partout

sauf chez les chrétiens. Mais quand j’ai commencé ma lecture, essentiellement

dans le train qui me menait de la banlieue où j’habitais jusqu’à la gare Saint-

Lazare, j’arrivais toujours trop vite à destination. J’ai dévoré chaque page, aussi

passionnée par les Évangiles* que par les Épîtres*, et avec autant de voracité

que s’il s’était agit du meilleur des romans policiers. J’avais la sensation qu’on

m’avait privée d’un trésor pendant des années. Le dernier verset de

l’Apocalypse* lu, je ne rêvais plus que de lire les écrits des saints pour savoir en

quoi consistait l’expérience de dieu. Mais je n’avais personne pour me guider.

J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai frappé à un presbytère*,

pensant que c’était la meilleure des portes. Le curé m’a bien reçue mais s’est

beaucoup plus préoccupé de savoir si j’allais à la messe, que de mes besoins de lectures qui n’étaient pas une priorité à ses yeux. C’était pour moi une nouvelle

confirmation que l’église catholique était le dernier endroit où aller pour apaiser

ma soif du spirituel.

J’ai donc lu « Les Chemins de la Sagesse* » d’Arnaud Desjardins* à la

place.

Dès la fin de mes études j’ai trouvé du travail dans la Drôme. Les hasards

ont voulu que je sois invitée à accompagner une jeune collègue à la

communauté pentecôtiste* de Gagnières*, (d’ailleurs plus un centre

d’évangélisation qu’une communauté) que j’y entende prêcher le pasteur

Thomas Roberts*. Puis dans les mois qui suivirent, je suis allée écouter avec

avidité des leaders du mouvement charismatique* aussi bien protestants que

catholiques, à la communauté de la Sainte Croix*, entre autres, et dans les

divers rassemblements qui avaient lieu dans la moitié sud de la France. Il y avait

un jeune père jésuite,

(je crois me souvenir que son nom était Jean-Claude Caillaux) dont je n’ai oublié ni le rayonnement ni la brillante intelligence. J’ai vu pour la première fois des gens prier et j’ai eu envie de savoir ce qui les faisait rester immobiles à l’oratoire*. Ils avaient l’air d’aimer ça ; mais quand moi j’essayais de prier, je m’ennuyais terriblement.

J’ai été convaincue, à la suite de ces rencontres, que le christianisme

pouvait être la réponse à ma quête, au moins partiellement, à condition toutefois

que ce fut ailleurs que dans une paroisse. J’ai donc suivi fidèlement tous les

conseils qui nous étaient donnés par des gens qui disaient être heureux depuis

qu’ils étaient chrétiens et « baptisés dans le Saint-Esprit*. J’ai courageusement

suivi tout ce qui était prescrit. J’ai prié pour avoir la foi... et je me suis, après

plusieurs mois d’efforts quotidiens, sentie chrétienne ; j’ai jeûné ; j’ai veillé ;

j’ai prié encore et encore le Dieu de Jésus Christ, en sanglotant de désespoir

devant son silence. J’ai imploré des heures durant le Saint-Esprit* de faire en

moi sa demeure. En vain. Pendant un certain temps du moins. Je vivais dans un

état de tension extrême qui m’a menée à mon tour à « faire l’expérience du

Saint-Esprit ». Je relisais parallèlement « les Chemins de la Sagesse ».

 

Je suis passée par la vie communautaire où, avec un enthousiasme de

jeunes adultes prêts à changer le monde, nous voulions prouver que les valeurs

chrétiennes pouvaient se vivre au quotidien. Nous étions plusieurs valides et

handicapés moteurs à risquer ensemble cette aventure. Je faisais de plus comme des milliers de jeunes de l’époque : j’allais à Taizé*, je lisais les livres de Frère Roger* en qui je devinais un saint. Je faisais mes délices des chants de la

communauté que j’écoute encore maintenant avec un plaisir toujours vif.

J’ai vécu dans la communauté charismatique de la Sainte Croix*, plus

exactement parmi ceux qu’on appelait « Les Pauvres Du Seigneur* » quatre à

cinq ans environ avant sa dissolution par monseigneur Matagrin*, l’évêque de

Grenoble. Je savourais les Fioretti* de Saint François* et je goûtais Séraphim de

Sarov*. Nil Sorski*, Ambroise d’Optino*, Jean de Cronstadt*. Jean et

Barsanuphe de Gaza* me servaient de nourriture et je me désaltérais avec « Le

Pèlerin Russe* ». J’ai lu Lanza del Vasto*, qui d’ailleurs nous rendait parfois

visite car des anciens compagnons de l’Arche* vivaient à la Sainte Croix*. J’ai

eu l’honneur de l’écouter donner des conférences, mais aussi de l’entendre nous parler en comité plus restreint. Il nous invitait à lui poser des questions. J’étais trop timide pour oser le faire moi-même et je laissais aux autres le soin de

prendre la parole. La banalité des questions qui surgissaient de notre petit

groupe était navrante. J’ai touché du doigt le fait que poser une question

intelligente et authentique demande les mêmes qualités que celles qui sont

nécessaires pour y répondre. « Le disciple crée le maître autant que le maître

crée le disciple », lirai-je plus tard, et j’acquiescerai intérieurement à cette

vérité, comme à quelque chose que je savais déjà. J’en recevrai la confirmation

bien plus tard, en présence de celui qui me choisira pour élève autant que moi je

le choisirai pour maître. Le maître et le disciple sont tous les deux responsables

de l’enseignement qui est donné, et le disciple plus même que le maître, diraisje

maintenant.

Je m’attendais à être éblouie à la fois par l’homme, et par ses paroles.

Certes, Lanza del Vasto* était imposant, mais aussi tellement « normal »...

J’ai découvert la spiritualité orthodoxe*, la beauté des liturgies qui élèvent

l’âme et qui, malgré une durée de plusieurs heures, me semblaient toujours finir

trop vite. Et tout en lisant et relisant Krishnamurti* que j’avais découvert à

vingt ans, je faisais autant mes délices des Pères du Désert*, de Silouane*,

d’Ignace Briantchaninov* que des écrits de Thérèse d’Avila*. Je savourais les

« Carnets de pèlerinage* » de Ramdas* et l’enseignement de Râmakrishna*.

Pour moi, c’était la même musique qui se laissait deviner derrière ces textes, la

même réalité sous-jacente exprimée dans des contextes culturels différents. Je

m’exerçais à la prière de Jésus* et l’instabilité de mon esprit me faisait verser

des larmes amères sur mon manque de ferveur, responsable, à mon avis, du

silence du Ciel.

J’ai fréquenté assidûment, tout au long de ces quinze années, des

monastères de contemplatifs et de contemplatives: Les soeurs d’Eygalières*, les

dominicaines de Chalais*, la trappe de Chambaran*, l’Abbaye de la Pierre-quivire* et les Petites Soeurs de Bethléem*. Alors que je faisais un séjour dans une hôtellerie de monastère, j’ai été surprise un jour par une explosion de pleurs que j’ai dû contenir à grand-peine. La violence de mon chagrin, que rien n’avait

annoncé, dépassait ma compréhension. J’avais toutes les peines du monde à

cacher mon émotion aux autres personnes qui assistaient à l’office* en même

temps que moi, dans la sobre église de pierres, au milieu des icônes* et des

lampes à huile. J’avais la certitude que ma place était au milieu des religieuses,

que celle où je me sentais reléguée provenait d’une erreur monstrueuse qui allait bientôt éclater aux yeux de toutes, qu’elles allaient m’inviter à me joindre à

elles... mais rien de cela ne se produisit bien sûr. Il m’a fallu un long moment

pour retrouver mon calme.

J’ai commencé à me poser sérieusement la question de la vie monastique.

Je priais ; je lisais, le cerveau concentré, à la limite de l’éclatement, pour

essayer de toucher l’expérience qui se cache derrière les écrits des mystiques. Je priais à nouveau. Je suppliais le Ciel de me répondre, suffoquant de souffrance parce que Dieu ne voulait pas de moi.

J’ai pleuré après une direction spirituelle. J’ai fait les « trente jours »* de

Saint Ignace* pour trouver quelle était la volonté de Dieu à mon égard. Il est

resté muet. Et mon angoisse de ne pas Le trouver a grandi.

Puis ce fut la découverte de la vie monastique, en clôture et non plus en

hôte, dans un ordre érémitique. Mais ce n’était pas là que Dieu me voulait. Ce

fut en pleurant que j’ai quitté mon cher monastère. Je menai de nouveau une vie

communautaire, laïque cette fois, à l’Arche* de Jean Vanier*, où adultes

déficients mentaux et non handicapés mènent ensemble leur vie quotidienne.

J’ai crée avec une poignée de jeunes adultes extraordinaires une

communauté thérapeutique (on donnait à l’époque à ce genre d’institution le

nom de « Lieu de Vie ») dans laquelle nous vivions entre autres avec une jeune

femme autistique qui depuis, vieillit tranquillement dans un des foyers de

l’Arche*.. Pendant les sept ans passés avec cette jeune femme et un prêtre

atteint de graves troubles du comportement à la suite de lésions cérébrales, et

d’autres qui sont restés moins longtemps, j’ai eu l’impression d’avoir

pleinement compris ce que veut dire Jean Vanier* quand il déclare, à la suite de

Saint Vincent de Paul*, que « les pauvres sont nos maîtres ». J’entendrais

presque deux décennies plus tard, avec une joie mêlée d’étonnement, le Maître

qui m’aura choisie prononcer exactement ces mêmes mots!

Je fréquentais la messe du dimanche à peu près régulièrement, de

préférence au monastère le plus proche, mais j’allais aussi à celle de la paroisse.

Certaines phrases prononcées par le prêtre pendant la célébration, spécialement une de celles qu’il énonce au moment de la liturgie eucharistique*, pendant les rites de préparation des dons (qu'on appelait « offertoire* » dans ma jeunesse) :

« Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance,

puissions nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité »

me faisaient trembler. Elles sortaient de moi en même temps que le prêtre les disait, tout en versant le vin et l’eau dans la coupe. C’était mon cri intérieur le plus secret qu’il lançait à toute l’assemblée. Je guettais ces moments, je vibrais en entendant une autre voix que la mienne dévoiler ma raison de vivre.

Comment pouvait-on être distrait en écoutant cela ? Comment pouvait-on

prononcer à haute voix une telle prière avec la même indifférence que celle que

l’on met à débiter une récitation apprise par coeur ?

J’avais honte de mon émotion et je jouais l’indifférente pour surtout ne

pas me faire remarquer. Dans le milieu que je fréquentais, il était de bon ton

d’avoir la foi, à condition toutefois qu’elle soit modérée.

Le monastère tibétain de Montchardon* avait bien entendu reçu ma visite,

mais les moines ne parlaient que l’anglais. Mon médiocre niveau oral dans cette

langue me contraignait à recourir aux services d’interprètes bénévoles, ce qui

me freinait beaucoup. Ces personnes, qui gravitaient autour du monastère,

mélangeaient traduction et commentaires personnels et me faisaient sentir

qu’elles appartenaient à une sorte d’élite. Ces gens donnaient aux échanges un

ton de conversation de salon plutôt que d’entretien spirituel.

La dernière fois que j’y suis allée, c’était à l’occasion de la visite d’un

Rimpoché*, je ne sais plus lequel. J’ai assisté aux cérémonies qui ont eu lieu

sous une grande tente dressée pour la circonstance. J’ai eu beau me crever les

yeux, je n’ai vu qu’un gentil grand-père sans auréole au-dessus de la tête !

Comme l’a commenté Christiane, membre de notre communauté, quand

nous fûmes sur le chemin du retour, c’était « comme chez nous ». L’officiant

portait la robe monastique brun rouge au lieu de l’aube blanche, de la chasuble

et de l’étole ; les rites étaient différents, mais c’était des rites, aussi codifiés que

« chez nous » ; Les participants à la « grand-messe tibétaine » se voyaient

déposer autour du cou l’écharpe blanche qu’ils avaient eux-mêmes apportée au

lieu de recevoir au creux de la main une hostie* cuite chez les trappistines* d’à

côté.

Je croyais dur comme fer que si je vivais chaque moment de ma vie dans

la plus grande honnêteté, si je cherchais Dieu en fuyant de toutes mes forces la

tiédeur, si je prenais des risques en Son Nom à partir de ce que je pouvais

interpréter comme un signe alors, même si je me trompais, Dieu ne permettrait

pas que ce fut pour longtemps. Ma bonne foi suffirait pour que mes erreurs me

soient pardonnées. Il saurait bien me faire trouver la route qui devait être la

mienne, même si je prenais des sentiers détournés.

J’ai demandé, à différentes étapes de ce parcours, à des prêtres de me

prendre sous leur direction, notamment à un père jésuite de grande valeur, le

Père d’Oncieux*. Mais s’ils étaient tous très gentils, patients et le plus souvent

pleins de bon sens, aucun ne m’a offert ce après quoi je me languissais. Un,

particulièrement, du diocèse de Lyon, jouissait d’une réputation établie. Mais il

ne répondait pas à mes attentes, ne sachant discerner si mes impatiences par

exemple provenaient d’un besoin urgent de repos ou véritablement de manque

d’esprit de service. Je retrouvais souvent cette absence de discernement chez

mes directeurs. Il arrivait que le remède proposé ne fasse qu’aggraver le mal

initial. Je ne les gardais jamais bien longtemps.

 

Je criais intérieurement après un starets*, et ce, si fort, que j’étais

persuadée que s’il en restait encore ne serait-ce qu’un seul, caché dans une de

ces immenses forêts de Russie, il ne pouvait pas ne pas m’entendre, en vertu du mystère de la communion des saints*.

Je me suis remise à voir des fantômes, ce qui ne m’était plus arrivé depuis

mon enfance. Alors que ce phénomène était simplement intéressant lorsque

j’étais petite, c’était devenu quelque chose qui me terrifiait.

Celui à qui je confierai plus tard la direction de ma vie me certifiera à

plusieurs reprises que les fantômes n’existent pas et que quand on est mort, on

l’est bel et bien. Mais je lui réponds que, même s'il n'y en a pas, j'en ai vu

quand-même.

C’est un sujet que je n’ai abordé que peu de fois avec lui, notamment à cause

d’une de ses élèves qui dit être souvent tourmentée par les trois mêmes

fantômes qui lui rendent visite fréquemment.

Au cours de ces années j’ai quand même parfois connu de courts moments

d’apaisement, comme cette nuit où mon désespoir était plus profond encore et

où je venais de poser un recueil des paroles d’Anandamayi*. Je l’ai appelée au

secours et j’ai ressenti une paix qui m’a redonné espoir; ou quand j’ai vécu

l’expérience de l’ »effusion du Saint-Esprit »*, expérience inoubliable où je me

suis sentie entourée de quelque chose que je décrirais comme une « lumière

d’amour intelligente » que je voyais je ne sais pas comment puisque les

personnes qui m’entouraient à ce moment là n’en ont vu que les effets qu’elle

produisait sur moi, ainsi que les changements durables qui en ont découlé.

J’ai reconnu plus tard que sur cette « expérience du Saint-Esprit » je

pouvais peut-être mettre les mots de « Etre-Conscience-Béatitude » qu’on lit

dans les écrits des advaïtins*. Ou cela correspondait peut-être à ce que les Pères chrétiens appelaient « vision de la Lumière Incréée ». Cette expérience ineffable s’est malheureusement peu à peu estompée et aucun de mes efforts n’a pu jusqu’à présent la faire revenir.

Une année, j’avais réussi à mettre un peu d’argent de côté et au lieu de

faire comme d’habitude, c’est-à-dire permettre à une famille d’aller chercher à

l’étranger un programme de stimulation sensori-motrice pour leur enfant

handicapé, j’avais choisi de l’utiliser pour participer aux rencontres de Saanen,

en Suisse, où Krishnamurti* parlait une fois par an. Folle de joie, brûlante du

désir de voir enfin en chair et en os celui dont je lisais les livres depuis mes

vingt ans, celui dont la vue, la voix, les paroles vivantes suffiraient, pensais-je, à

me faire toucher du doigt ce que je cherchais depuis si longtemps, j’attendais

confirmation de mon inscription... Une lettre de l’association Krishnamurti

m’arriva. Il venait de mourir.

Les années ont passé ainsi, pendant lesquelles Ramana Maharshi*, Henri

Le Saux*, encore et toujours Krishnamurti*, et d’autres m’ont d’abord autant

servi de nourriture que Dorothée de Gaza*, les Pères neptiques* et les premiers

spirituels cisterciens*, puis davantage au fur et à mesure que le temps passait,

bien davantage même. Mais je ne voyais aucune transformation en moi. Je

faisais du « sur-place ».

J’ai fini par penser que ce après quoi j’avais couru avec la plus grande des

honnêtetés n’était pas pour moi. J’avais péché par orgueil et ma soif de Dieu

n’était qu’une ambition malsaine que j’avais nourrie pendant quinze ans et qu’il

était temps d’abandonner, peut-être même le symptôme principal d’une névrose

discrète causée par une enfance sans père. Ne présente t-on pas Dieu comme

« Le Père » ?

Je me suis alors mariée sans amour, avec un homme qui ne m’aimait pas

non plus. J’avais trente-cinq ans. J’avais cru naïvement que nous serions bons

amis et que la tendresse grandirait entre nous avec les années. Ce furent seize

années de lutte pour maintenir ma famille unie, pour assurer la meilleure des

vies possibles, affectivement du moins, à nos enfants. Ce fut l’échec. Je payais

très cher ce mariage qu’un merveilleux prêtre, dont la mémoire vit encore au

coeur de beaucoup de dauphinois, avait favorisé, croyant par là faire notre

bonheur, à mon mari et à moi. Nos enfants le payaient encore plus cher.

Mon mari étant allemand, je me suis expatriée. A mesure que les années

passaient, je devins triste, épuisée, rongée de culpabilité vis à vis de mes enfants à qui j’avais donné « cette vie là ». Je cherchais encore et encore à faire de notre vie de famille une vie paisible, chaleureuse où chacun se sente bien. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je n’avais pas les éléments en main pour voir que nous devions partager notre vie avec un homme indifférent, qui faisait vivre sa famille dans le besoin pour assouvir son idée fixe : accumuler le plus de zéros possible après le un, sur un compte en banque dont il me cachait

l’existence. C’était son secret.

Le mien restait aussi caché que le sien : je priais encore, mais en faisant

grandement attention de ne pas me faire surprendre. Ne pas être capable de me

satisfaire de ce que la vie matérielle m’offrait en fait de buts (le plus raisonnable

étant celui de gagner beaucoup d’argent) et mendier auprès d’un Dieu tout

puissant qu’on cherche à attendrir (c’était la définition que mon mari donnait à

la prière) était pour lui la preuve que j‘étais restée infantile et que ma mentalité

était digne de celle d’un Moyen-âge obscurantiste.

Mes lectures lui étaient suspectes et le faisaient douter de mes capacités à

porter des responsabilités concrètes.

Mais rien ne me faisait arrêter de lire chaque soir Nisargadatta*, Poonja*

ou encore Amma* dont je ne connaissais pas l’existence avant de m’installer en

Allemagne, de parallèlement continuer de scruter par intermittence les écrits des

Pères* de la Philocalie* pour trouver des indications qui me soutiennent dans

ma pratique de la Prière du Coeur*, de raviver à l’occasion ma foi avec Thérèse

de Lisieux*, le Curé d’Ars* ou une biographie du Padre Pio* ou d'un autre

saint. Je restais fidèle également aux enseignements de Krishnamurti* que je

lisais en m’arrêtant longuement après presque chaque phrase, concentrée en

moi-même pour examiner si je débusquais en moi ce qu’il décrivait comme

étant notre mode de fonctionnement habituel, à nous, qui ne sommes pas libérés de notre conditionnement. Je me laissais provoquer par les interviews d’U.G*,

« l’autre Krishnamurti ». Je cherchais inlassablement dans l’anthologie de textes

spirituels sur la prière du coeur de l’higoumène* Chariton*, les indications qui

me permettraient d’avancer. Je prenais des notes de lecture à n’en plus finir.

J’en remplissais des cahiers entiers. Je cherchais une phrase et je m’endormais

avec. Je cherchais une autre phrase et je tentais de la garder en moi le long de la journée.

Ma fille aînée, fille en fait de mon mari et de sa première femme défunte,

avait toujours été avec moi et ma famille froide et distante, ce que je comprenais

très bien. Elle luttait de toutes ses forces contre « l’intruse » qui avait eu

l’audace d’épouser son père et elle se protégeait comme elle pouvait d’une vie

de famille ou chacun pesait sur l’autre comme un poids mort. Mon fils était

psychiquement et physiquement malade depuis des années, incapable d’aller à

l’école depuis six ans. Ma plus jeune ne recevait rien de ce qu’elle était en droit

d’attendre de ses parents et cherchait à passer le plus de temps possible en

dehors de la maison. Elle se serait bien faite adopter par une autre famille.

Mon mari nous interdisait de chauffer. Je passais outre ; mais tenace, il

faisait le tour des radiateurs dès qu’il rentrait du bureau et les fermait en disant :

« vous ne remarquez pas qu’il fait trop chaud ? » Et il expliquait que les

différences de température étaient responsables des rhumes chez les enfants...

Puis il est resté de plus en plus à la maison pour travailler.

La porte de son bureau n’a très vite plus fermé... Nous n’avions pas

d’argent pour la faire réparer, disait-il. Et je le croyais. Il espionnait ainsi tout ce

qui se disait et se passait dans l’appartement, et se mêlait de tout à temps et à

contretemps. Toujours prête à me remettre en cause, je ne soupçonnais pas une minute qu’il assouvissait sa passion du contrôle et de la domination.

Il exigeait de moi chaque ticket de caisse et faisait des remarques qui me

blessaient à la fin du mois quand je ne pouvais pas justifier la disparition de

cinq euros.

Quand je lui disais que je me sentais surveillée, il répondait qu’il se

donnait bien du mal pour que nous arrivions à joindre les deux bouts et que mon

impression était due à mon inexpérience de la vie de famille normale. Je

m’examinais pour voir s’il n’avait pas raison. C’était possible. J’allais me

corriger.

Quand je réclamais la liberté d’éduquer les enfants comme je le sentais, il

répondait que ceux-ci avaient besoin d’un père qui dirige leur vie. Je restais

coite, car lui, qui venait d’une famille normale, avec père et mère toujours

ensemble après quarante ans passés de vie commune et apparemment bons

amis, famille dans laquelle les enfants avaient toujours été bien traités, savait

certainement mieux que moi ce qui était juste...

Il nous refusait la télévision, sous des prétextes éducatifs, alors que

j’aurais tellement aimé regarder de temps en temps un film avec les enfants.

Il empêchait tout bonnement la moindre vie de famille authentique, menant son

existence à côté de nous et nous interdisant de façon très subtile d’être autre

chose qu’une juxtaposition de personnes dormant et mangeant sous le même

toit.

 

Je ne disposais pas de la moindre somme et je m’habillais avec des

vêtements de récupération. Les enfants avaient l’air de nécessiteux et notre

aînée en souffrait beaucoup. Mon mari s’était toujours arrangé pour que je ne

sache pas quel était le montant de son salaire. Je croyais vraiment que nous

étions aussi à l’étroit financièrement qu’il le disait. Et j’avais pitié du poids qui

pesait sur ses épaules. Le peu que je gagnais en donnant des heures de soutien scolaire était tout de suite dépensé pour la famille.

Ne sachant pas très bien argumenter, je restais toujours perdante dans mes

tentatives de dialoguer avec lui. C’est plus tard, quand l’ayant quitté, et étant

redevenue lucide, j’ai compris à quel point, sous des dehors gentils et même

parfois prévenants, il nous avait isolés du monde, nous avait utilisés comme ses

objets personnels pour satisfaire son besoin de domination et son avarice.

Les fantômes ont fait à nouveau leur apparition dans ma vie, après

plusieurs années de tranquillité, ce que je supportais très mal.

Je ne savais pas que tout le monde n’était pas de bonne volonté. Je pensais

sincèrement que tous faisaient toujours de leur mieux, sans doute parce que je

n’avais dans ma vie rencontré que des personnes qui faisaient effectivement de

leur mieux toujours et partout. Ensuite, je pensais que tous les hommes étaient

difficiles, par définition, et je ne trouvais pas celui-là si mal: nous ne le

craignions pas, et comparé à mon propre père qui nous terrifiait, je le trouvais

plutôt gentil.

Les enfants n’avaient pas peur de lui. C’était pour moi la preuve qu’il

n’était pas mauvais. Il n’était tout simplement pas très loquace. J’étais

persuadée qu’il lui suffirait de voir ce qui allait de travers dans notre vie de

famille pour qu’il corrige immédiatement ce qui dépendait de lui.

J’étais complètement novice dans la vie du monde ordinaire. Je n’avais jusqu’à

mon mariage pratiquement rien connu d’autre que la vie communautaire avec

des gens d’une grande propreté de pensées, de paroles et d’actions, qui jamais,

au grand jamais, n’auraient blessé qui que ce soit par intention. Je suis devenue

dépressive.

Il fallait que j’aille très vite mieux afin de sauver ce qui restait encore à

sauver. J’étais devenue incapable d’être une mère suffisamment bonne pour mes

enfants qui ne recevaient pas de moi ce qu’ils auraient dû recevoir.

Grâce à une somme rondelette héritée de ma mère, décédée en 2001, et

que mon mari n’a pas pu entièrement détourner, j’ai pu reprendre contact avec

le monde extérieur. La seule façon jusqu’à présent de le faire aurait été de

chercher du travail. Mon mari me pressait de vendre des petits pains à mi-temps

par exemple, ce qui aurait couvert mes frais de sécurité sociale et l’aurait, lui,

soulagé de ma cotisation (nous étions assurés dans le privé). Mais comment

trouver un « vrai » travail avec un enfant malade à la maison que je devais

instruire moi-même, avec un diplôme français qui n’avait pas d’équivalence en

Allemagne, une connaissance de la langue insuffisante pour assumer un emploi

digne de ce nom au lieu d’un « mini-job » payé « à coup de lance-pierres » ?

 

Mon mari avait atteint son but, celui de me rendre complètement idiote et

dépendante. Cet argent m’a sauvée.

J’ai commencé par une rencontre avec Amritanandamayi*, une sainte

indienne plus connue sous le nom de Amma*. Je ne sais plus comment j’ai

appris qu’elle serait à Mannheim à une certaine date, qu’elle y donnerait son

Darshan* et qu’elle prendrait dans ses bras tous ceux qui le souhaiteraient. J’ai

décidé d’y aller avec mon fils, peu importe les arguments que mon mari mettrait

pour me dissuader d’y aller.

J’aurais aussi voulu emmener ma fille, mais j’étais épuisée depuis trop

longtemps pour trouver la force d’un voyage, même court, avec deux enfants.

De plus, ma fille aurait dû manquer une journée d’école, et trouver les

arguments pour convaincre mon mari de la laisser venir avec nous me semblait

une montagne d’efforts à gravir. Mon fils était plus en danger que ma fille, car

nous avions failli le perdre deux ans auparavant. J’avais usé mes forces auprès

de son lit, à lui « transfuser » jusqu’à mes dernières gouttes d’énergie dans

l’indifférence complète de mon mari et de ma belle famille, afin qu’il trouve la

force de continuer à vivre. Je pouvais maintenant payer deux billets de train,

aller et retour. Je n’étais pas obligée d’en mendier l’argent et de donner de

surcroît des justifications à n’en plus finir. Je ne dépendais plus du bon vouloir

de mon époux pour faire deux pas hors de la maison.

Nous avons vu, entendu et touché la sainte, comme des milliers d’autres.

C’était une femme de mon âge, assez petite et potelée. Je n’ai pas reçu de choc

particulier. Alors qu’elle était à un mètre de nous, je la priais intérieurement de

me donner un signe, de regarder au moins mon fils pendant une seconde et de

lui sourire. Rien.

Nous avons écouté son enseignement. Nous avons entendu les chants.

Nous avons pris notre ticket, comme chez l’épicier, qui nous donnait le droit

d’être pris dans ses bras entre le numéro 854 et le numéro 856.

Je voulais tellement que le poids de souffrance qui pesait sur le coeur de mon

fils soit enlevé comme d’un coup de baguette magique. Rien. Du moins rien de

sensible. S’il y a eu aide de sa part, celle-ci m’est restée cachée.

Mon fils a tout de même eu cette parole, après avoir été embrassé par

elle : « On sent qu’elle nous aime vraiment ! »

Je me suis offert une formation P.N.L. complète, le « practitionner » et le

« master », ce qui m’a permis de redevenir en deux ans en partie ce que j’étais

intellectuellement avant mon mariage. Mon niveau d’allemand a pu dépasser

celui qui m’était nécessaire pour acheter un kilo de tomates.

J’ai participé à un Séminaire « S.A.G.E.* ».

J’ai aussi suivi un week-end de formation de « yoga du rire* » avec le Docteur

Kataria*. J’avais besoin de joie, de moments de plaisir et aussi de trouver

l’espoir que quelque chose pouvait encore changer dans la vie de mes enfants et

dans la mienne. J’ai essayé de mettre en route un « club de rire »... et R. m’a

rencontrée.

Chapitre 2
Les deux premières rencontres

J’ai réservé une salle privée une soirée par semaine et j’ai essayé de

rassembler quelques personnes qui voulaient bien rire régulièrement. Nous

étions au maximum une dizaine de femmes, parfois moins. Une des

participantes, Élisabeth*, avait dans les soixante-cinq ans. Elle cherchait

manifestement à établir le contact avec moi. J’allais déjà beaucoup mieux que

quelques mois auparavant et je croyais naïvement arriver à faire bonne figure, à

masquer mon immense tristesse et ma fatigue par une gaîté feinte. Mais je

n’avais pas pu la tromper.

Je n’étais pas tentée de voir cette femme en dehors de notre rendez-vous

hebdomadaire de rire. Elle me glissait parfois qu’elle avait un ami merveilleux,

une sorte de magicien doté de pouvoirs extraordinaires. Je n’avais certes pas

envie de m’intéresser à ce genre d’élucubrations et quand elle tentait de faire

glisser la conversation sur le sujet de son ami peu commun, je ne réagissais pas.

Je pensais qu’elle allait se décourager et comprendre que je voulais qu’elle me

laisse en paix avec ses fantaisies ésotériques.

Elle m’a invitée à prendre le thé chez elle. Je ne sais plus pourquoi j’ai

accepté. Sans doute que ma solitude se faisait plus sentir que d’habitude quand

elle m’a transmis cette invitation, ou que j’étais prête à accepter toutes les

occasions de rester un peu plus hors d’une maison dans laquelle je ne me sentais

pas chez moi.

Alors que nous étions à table, dans son coquet petit « salle-à-mangersalon »,

quelqu’un a sonné. Elle a fait entrer un homme de taille moyenne,

mince et grisonnant. Cet homme au visage harmonieux était manifestement

moyen-oriental. J’aurais pu le prendre pour un turc, ce qu’il n’était pas, apprisje

par la suite. J’ai tout de suite deviné en lui l’ami dont Élisabeth cherchait

depuis des semaines à me chanter les louanges.

Il portait une veste foncée, très propre, mais froissée dans le bas du dos; Je le

situais un peu au-dessus de la cinquantaine. Son regard était sévère et il m’a

saluée sans sourire, d’une façon que j’ai trouvée froide, très distante, sans

aucune trace de la chaleur factice que la politesse nous oblige le plus souvent à

manifester quand on rencontre des visiteurs chez nos amis. Il se tenait

parfaitement droit, mais souple, sans aucune tension superflue, les bras le long

du corps et les mains ouvertes. Son regard était dérangeant. Je n’ai pas pris

conscience tout de suite de tous ces détails concernant son aspect physique. Je

ne me suis aperçue que plus tard que j’avais enregistré tout ceci, quand le soir

venu, ma mémoire a fait défiler les images de cet après-midi dont j’aurais dû

cocher la date dans mon agenda.

 

Élisabeth l’a invité à s’asseoir et lui a servi un thé. Il s’est assis à table

avec nous, mais j’ai deviné qu’il aurait préféré rester debout. Cet homme était

silencieux, ne répondant à Élisabeth que quand elle lui adressait directement la

parole. Il parlait un allemand très approximatif, d’une voix rauque, avec un fort

accent. Ses fautes de déclinaisons et ses emplois erronés de pronoms personnels

me rendaient ses paroles difficiles à comprendre. Quand il m’a fallu lui adresser

directement la parole, ce dont je me serais bien passée, il m’a prié de le tutoyer,

comme il l’avait fait avec moi alors qu’il m’avait demandé de répéter mon nom,

qu’il n’avait pas bien saisi. J’en ai déduit que sa langue maternelle ne

comportait pas de vouvoiement, mais je dérapais vers le « vous » car cet homme

n’incitait pas à la familiarité.

Élisabeth lui témoignait beaucoup d’égards, tout en étant assez libre de

paroles avec lui. Je remarquais la beauté de ses mains, la précision de ses gestes,

la manière attentive avec laquelle il prenait un morceau de sucre, comment il le

portait tranquillement à sa bouche, dont la lèvre supérieure était masquée par

une moustache poivre et sel, et comment il sirotait son thé bouillant en

plongeant son regard à la fois triste et sévère jusqu’au plus profond de mon être.

J’avais la sensation désagréable que je ne pouvais rien lui cacher, et qu’il

regardait des zones en moi qui m’étaient à moi-même inconnues.

Il donnait à sa pipe la même attention, totalement présent dans chacune de

ses actions. En même temps qu’il y introduisait du tabac d’une façon que je ne

peux décrire car je n’avais jamais rencontré une telle densité de présence chez

quelqu’un dans des gestes aussi simples, je savais que rien ne lui échappait. Je

ne pouvais pas remuer un pied ou réajuster ma position sur ma chaise sans qu’il

ne l’enregistre. Cet homme me gênait. Il gâchait mon après-midi. Je retenais

mon besoin d’occuper mes doigts en faisant tourner mon verre dans sa petite

assiette et de tripoter ma cuillère. J’étais subitement attentive au bruit de ma

déglutition, dont j’avais honte, ainsi que de ceux que je ne pouvais pas

m’empêcher de faire quand je redéposais mon petit verre à thé sur sa soucoupe.

Le visiteur, lui, ne produisait pratiquement aucun bruit, peu importe ce qu’il

saisissait ou reposait.

J’aurais voulu me sentir libre de papoter comme quelques minutes

auparavant, mais je n’osais plus, car des paroles aussi oiseuses que celles que

nous échangions la minute précédente auraient été déplacées. J’aurais eu honte

de parler sans autre but que le plaisir de bavardage, laissant s’écouler librement

à l’extérieur la trivialité du contenu de mon cerveau.

Un formidable silence emplissait le salon. J’aurais voulu que cet homme

s’en aille. Il gâchait mon plaisir. Le reste de l’après-midi m’a paru interminable.

Quand je suis rentrée à la maison, je me sentais joyeuse, forte, presque

comme avant l’Allemagne. J’avais l’impression d’avoir vécu quelque chose de

particulièrement réussi. Je n’avais aucun contenu à raconter pour justifier le fait

que c’était le meilleur moment que j’avais passé depuis des années. Je mourais

d’envie de raconter mon merveilleux après-midi, mais à qui ? Je l’ai fait

quelques jours après, lors d’une ballade en forêt avec une dame de ma

connaissance. J’ai cependant atténué ma joie, de peur qu’elle ne pense que

j’avais moins de plaisir à être en sa compagnie qu’en celle d’Élisabeth. J’ai

signalé en deux phrases l’arrivée de cet homme au milieu de notre après-midi,

en taisant ce que j’aurais bien voulu raconter sur lui, de peur qu’elle n’interprète

de travers l’intérêt que le « magicien » avait éveillé en moi.

Je ressentais, depuis que j’avais fait la connaissance d’Élisabeth, des

regains d’énergie que j’attribuais au fait que j’allais globalement mieux. Je

reprenais par moments l’espoir que tout allait finir par s’arranger. Ces moments

se sont produits plus souvent et avec plus de puissance, surtout pendant la nuit,

à partir du jour où j’ai bu le thé avec R. et Élisabeth. Cela ne m’est apparu

clairement que plus tard. Moi qui trouvais au-dessus de mes forces d’aller

chercher du pain ou d’étendre une lessive, je me sentais en pleine nuit parfois

prête à me lever et à ranger placards et armoires. La seule chose qui me retenait

de m’y mettre était la pensée qu’avec le bruit que j’allais immanquablement

faire, je réveillerais l’un ou l’autre.

Quelques jours ou semaines plus tard, je ne sais plus exactement, je

m’étais réveillée comme chaque matin depuis des années, avec le sentiment

d’une immense tristesse et le poids de chagrin et de culpabilité habituel qui

pesait dans ma poitrine et dont rien ne pouvait me distraire. L’angoisse m’avait

réveillée plusieurs fois durant la nuit, comme de coutume. Malgré ma ferme

intention, sans cesse renouvelée d’être enfin la maman aimante, attentionnée,

compréhensive et patiente que mes enfants avaient mérité d’avoir, j’avais

encore vécu un violent conflit avec mon fils auquel j’avais dit des mots qu’une

mère ne devrait jamais prononcer. J’avais été lamentable vis-à-vis de ma plus

jeune. J’avais ressenti le rejet de ma fille aînée et ses reproches muets, les

critiques de mon mari ainsi que son indifférence égoïste, comme des coups de

couteau qu’on m’enfonçait dans le corps, coups affreusement douloureux mais

que je croyais mérités : j’avais complètement échoué dans mon rôle de mère et

d’épouse.

J’aurais tellement voulu donner à mes enfants une enfance et une

adolescence meilleure que celles qui avaient été les miennes. Et elles étaient

pires. Chaque tentative de sortir du piège dans lequel j’étais tombée échouait.

J’avais la sensation de murs de béton contre lesquels je me heurtais, de quelque

côté que je me tourne. Je me sentais comme d’une pauvre créature engluée dans

une toile d’araignée et dont les tentatives pour s’échapper usaient en vain les

forces. Désespérée, je souhaitais mourir, sûre que ce serait le mieux pour nous

tous. N’importe qui serait un meilleur soutien pour ma famille que moi, car à

défaut d’amour, celle qui prendrait éventuellement ma place auprès de ceux que

j’aimais le plus au monde ne les détruirait pas comme je le faisais. J’étais

tombée au fond d’un trou aux parois lisses et personne ne me jetait une corde

pour m’en faire sortir.

Le téléphone sonna. Je décrochai, le coeur bien lourd. C’était Élisabeth.

Elle m’annonçait que R. et elle viendraient me chercher en début d’après-midi,

qu’elle sonnerait à la porte et que je n’aurais qu’à descendre. Il fallait que je me

tienne prête. Au moment prévu, je suis montée dans la voiture, à l’arrière, et

nous avons démarré. Élisabeth m’a fait la conversation sans toutefois me

dévoiler la suite du programme. Je partais du principe que nous allions prendre

un thé ensemble comme la fois précédente, et ne posai aucune question sur

l’étrangeté de ce rendez-vous aussi subit qu’inattendu. Arrivés en bas de chez

Élisabeth, celle-ci est sortie de la voiture, m’a fait m’asseoir devant, et nous

avons démarré en la laissant sur le trottoir, à mon grand étonnement. J’ai juste

dit: «Élisabeth ne vient pas avec nous ? ». La réponse ne fut qu’un « non »,

accompagné d’aucune explication.

Nous avons roulé en silence pendant quelques temps . Puis il m’a posé

une question qui a eu pour effet d’ouvrir les vannes de mon chagrin. Je ne

pouvais plus parler. Il m’a tendu un paquet de mouchoirs et j’ai pleuré. Lui n’a

fait aucune tentative pour arrêter les flots salés que j’ai déversés pendant près de

deux cents kilomètres. Il ne me regardait pas, ne me parlait pas. Il conduisait

tranquillement, avec sûreté, remplissant l’habitacle de silence. J’ai versé

cinquante ans de larmes retenues, sans éprouver le besoin de les justifier.

Nous sommes sortis des villes. Il allait à la rencontre du peu de nature rescapée

de l’industrialisation de la région. Nous avons suivi un petit cours d’eau et les

seuls mots qu’il m’a dit furent: « J’aurais voulu m’arrêter là mais

malheureusement on ne peut pas se garer ».

J’ai fini par me calmer. Alors il a pris la parole, sans trace d’impatience et

m’a tenu un petit discours assaisonné d’exemples pris dans le monde de la

mécanique automobile, et qui a eu pour effet de commencer à me guérir de la

mauvaise opinion que j’avais de moi. Je le laissai parler sans chercher à

l’interrompre pour m’expliquer, me justifier, me raconter, transformer son

discours en conversation ou en discussion.

Il m’a dit plus tard que c’était cette attitude qui lui avait donné envie de

« travailler » avec moi. Je n’ai pas été consciente du trajet que nous avions

parcouru.

Je ne sais pas quelles villes nous avons traversées, ni si nous avons pris

l’autoroute ou pas.

J’ai été surprise quand il a garé la voiture. J’ai regardé autour de moi.

Nous étions de retour et ma maison n’était qu’à quelques pas. Il m’a tendu un

calepin, un stylo et m’a dit: « Ecris ! Jusqu’à présent, avec ton mari tu as agi

comme ci et comme ça, tu as dit ces mots ci et ces mots là. Maintenant, tu vas

faire précisément ceci et cela et dire ces mots là. Avec tes enfants, tu as exigé

ceci, récompensé cela, attendu telle chose... Maintenant, tu vas faire comme

ceci et ne plus dire comme ci mais dire comme ça. Fais ce que je te dis et tout

ira bien. »

Puis il m’a regardée et dit: « Mon nom est R.. Il signifie ce qui comble les

besoins. Le verre d’eau qui sauve la vie de celui qui meurt de soif dans le désert

est R.. La branche à laquelle se raccroche celui qui tombe dans un précipice est

R.. La lueur qui apparaît pour guider les pas de celui qui s’est égaré dans

l'obscurité est R.. Je suis celui que tu veux que je sois, un frère, un père, un

enseignant, un ami... Choisis ! ».

Il a attendu ma réponse avec exactement le même calme que pendant ces

heures que nous avions passées ensemble. J’avais la merveilleuse sensation que

rien ni personne n’était plus important que moi, que j’avais mérité ce moment

ainsi que cette offre surprenante.

Pour masquer ma gêne devant l’étrangeté de la situation et des mots que

j’entendais, et aussi pour chasser la honte de m’être donnée en spectacle à cet

homme étonnant qu’après tout je ne connaissais pas, j’ai risqué un petit rire

artificiel et une remarque: « Vous ne pouvez pas être mon père, nous avons

approximativement le même âge ! »

Il a planté ses yeux dans les miens et m’a répondu: « Tous sont mes

enfants... Je peux mettre ta vie en ordre et celle de tes enfants aussi. Je te donne

la garantie que je peux faire de vous des personnes plus heureuses que vous ne

l’avez encore jamais été. Je pose deux conditions: tu ne me questionnes pas et tu

ne vas chez aucun thérapeute « psy » d’aucune sorte ! »

J’ai donné mon accord sans prendre une seconde pour réfléchir, trop contente de

recevoir une offre d’aide après tant d’années de désespoir.

Il m’a donné rendez-vous chaque dimanche matin chez Élisabeth pour

« travailler » avec moi, comme il disait.

En quoi consistait ce « travail » ? Qui était cet homme ? Un magicien,

selon Élisabeth*. Non, ce n’était pas ça, pensais-je en mon for intérieur.

D’ailleurs, je trouvais cette appellation ridicule.

Il m’avait interdit de façon catégorique d’aller voir un « psy ». Ce n’était pas

dans mon intention. Je les avais trop fréquentés professionnellement d’une part

pour les prendre vraiment au sérieux, et d’autre part aucun n’avait été d’un

véritable secours pour mon fils. Mais cette interdiction me laissait après coup

songeuse et je me demandais ce qui autorisait cet homme à dicter un tel ordre

avec une telle autorité. Prétention de sa part ? Non, je n’avais pas perçu

d’arrogance. Je décidai de rester cependant sur mes gardes.

J’étais toute guillerette en rentrant à la maison; je ressentais la même force

qu’après notre rencontre « fortuite ». Quelqu’un tombé du ciel s’occupait de

moi. J’étais trop « sens dessus dessous » pour creuser davantage. Je recevais

pour le moment un cadeau. Je le prenais. C’était tout.

Élisabeth m’a confirmé par la suite qu’il était allé me chercher avec elle

parce qu’il savait (comment ?) que ma matinée avait été éprouvante. Il lui avait

juste téléphoné pour la prier de m’avertir du programme qu’il avait décidé, sans

explications. Habituée aux façons de faire de R. depuis des années, elle avait

obéi tout naturellement. Cet homme semblait à mon insu être en relation

constante avec moi. Mais moi, je n’étais pas en relation avec lui.

Chapitre 3
Le « travail » avec R.

Je me suis rendue plusieurs dimanches de suite chez Élisabeth pour

« travailler » avec R. Elle buvait parfois un thé avec nous puis nous laissait par

discrétion, seuls dans le salon. Elle s’installait à son bureau, dans sa chambre,

ou restait à la cuisine où était installée sa machine à coudre. Elle faisait de

courtes apparitions pour s’enquérir de nos besoins et prenait soin que rien ni

personne ne nous dérange. Elle allait même jusqu’à débrancher son téléphone.

Le « travail » avec R. consistait tout d’abord à siroter un thé en silence en

sa compagnie. Parfois il me regardait, parfois il ne me regardait pas. J’avais la

désagréable impression qu’il évitait même assez souvent de me regarder en

face. Mal à l’aise, j’attendais qu’il rompe le silence, ou du moins qu’il me

donne une indication de ce qu’il attendait de moi. Il semblait avoir un temps

infini à sa disposition, comme si rien ni personne ne l’attendait ailleurs, comme

s’il n’avait rien de plus important à faire que de laisser s’écouler de longues

minutes en savourant sa pipe qui dégageait une odeur de caramel. Il n’attendait

peut-être rien de moi. Quand j’ai mieux connu sa façon de procéder et que je

l’ai vu faire pareillement avec d’autres, je savais qu’il était intensément présent

à son visiteur, et qu’il prenait contact avec l’être le plus intime de celui-ci.

Souvent aussi, il lui transmettait de la force et lui permettait, à la mesure de sa

réceptivité, d’atteindre un niveau de calme intérieur qui était nécessaire pour

aborder l’étape numéro deux du « travail ».

Pendant celle-ci il s’occupait de la santé psychologique du visiteur. Il

utilisait pour cela la parole. Après ou parfois pendant le « rituel » du thé qui se

déroulait donc le plus souvent en silence, nous avions un bref échange verbal. Je

m’étais habituée à son allemand et à son accent. J’avais tout de suite vu que R.

ne voulait pas de bavardage. Il exigeait des réponses précises et courtes, et de

plus ne voulait pas entendre un mot sur mon passé, ni sur qui que ce soit ou

quoi que ce soit qui n’ait pas un lien direct avec la question posée. Il

commençait en règle générale par me demander comment j’allais depuis la

dernière fois. Je lisais sur son visage quand je lui donnais les informations dont

il avait besoin. Il attendait paisiblement que je me sois exprimée, sans

m’interrompre ni de la voix, ni d’un geste, ni du regard, si mes réponses

s’orientaient dans une autre direction que celle qu’il voulait, mais ce,

uniquement tant qu’il voyait que je faisais de mon mieux pour être précise et

parfaitement honnête. Si je me laissais tenter par une incursion dans un chemin

de traverse, par amour du bavardage, par manque de sérieux ou pour préparer

une justification, alors il me coupait la parole tout de suite.

Sa façon de me guérir psychologiquement était de m’énumérer ce dont je

pouvais être fière. Il me répétait combien j’étais remplie de qualités, combien

certains de mes proches n’avaient pas mérité que j’entre dans leur vie... Il me

répétait: « tu n’es pas fautive... Ce n’est pas toi qui portes la responsabilité de

tel ou tel « manque », « défaut », « erreur », « maladresse » ou « comportement

tordu » dont j’étais amenée à lui parler par le biais de ses questions.

Mes regrets les plus vifs concernaient les fois où j’avais terriblement

blessé des personnes, tout particulièrement mes enfants. Il me répondait: « Mais

tu as bien agi à ce moment là. Elle, il avait mérité ta colère, tes mots, ta

décision... ».

Il me donnait raison contre tous. Je me sentais comprise, justifiée et en

partie consolée. Il allait jusqu’à mettre en relief les « péchés » de ceux qui

m’étaient proches pour me donner raison. J’utilise le mot « péché » faute de

mieux, car jamais un mot tel que celui là ne sortait de sa bouche.

J’étais imprégnée de culture chrétienne et j’étais choquée. Je luttais en moimême

et je me disais: « Non, je ne penserai pas de mal de cette personne...»

Souvent pourtant une sensation de contentement me chatouillait agréablement le

creux de l’estomac.

Je me redressais intérieurement autant qu’extérieurement. Je veux dire par

là que mon corps se tenait de lui-même plus droit.

Jamais R. n’a alourdi mon fardeau de regrets, remords et culpabilité par

des phrases maladroites semblables à celles que j’avais entendues de la bouche

de mes directeurs de conscience, qui m’invitaient en règle générale (il y avait

des exceptions) à faire encore plus d’efforts. Il me montrait ce que mes parents

avaient fait de moi. Il me mettait directement sous le nez les nombreuses

blessures qui m’avaient été infligées alors que j’étais encore une petite fille

candide, mais sans rentrer dans les détails. Bref, il faisait de moi, à mes propres

yeux, une victime innocente qui avait gagné le droit de recevoir des excuses et

des réparations de tous ceux qui lui avait fait du mal et étaient les véritables

auteurs « indirects » des monstruosités dont je m’accusais douloureusement.

Le poids qui pesait dans ma poitrine au point de me gêner pour respirer s’était

envolé dès les premières rencontres de « travail ».

Il m’invitait ensuite à lui décrire les problèmes que me posait la vie de

tous les jours, très concrètement: j’avais eu peur de ceci, je m’étais sentie

dévalorisée par cela, je n’avais pas su quoi dire ou quoi faire dans cette

circonstance, j’avais ressenti de la colère, de la haine ou du chagrin dans telle

occasion, je me faisais du souci pour ceci ou cela... Je pouvais tout lui dire.

Jamais il ne m’a jugée. Il écoutait toujours avec le même silence intérieur et à

part la compassion et l’amour que son visage exprimait par moments il me

semblait qu’il n’avait pas d’autres émotions. En tous cas, je n’en détectais pas.

S’il s’occupait de ma santé psychologique, il s’occupait aussi de ma santé

physique. Il semblait connaître l’histoire et les besoins de mon corps mieux que

je ne les connaissais moi même. Il savait par exemple à quel point je ne lui avais

pas accordé ce qu’il avait réclamé et aussi pourquoi. R. lisait sur la peau de mon

visage ou de mes mains la déshydratation chronique ou le manque de graisse

dus au fait que mon éducation m’avait enseigné à ignorer les signaux d’alarme

qu’il envoie comme le fait n’importe quel organisme vivant.

Ma sensibilité à son égard était si émoussée que je ne percevais que très

peu ses besoins. Il m’était déjà arrivé dans le passé de prendre conscience de ma

soif en commençant à boire un verre d’eau accepté par politesse. Je ne l’avais

pas remarquée avant d’avaler la première gorgée.

J’avais constaté depuis un stage « instincto*» à Montramé* que je ne

savais jamais exactement quand m’arrêter de manger et aussi que le choix de

mes aliments était presque toujours dicté par la mémoire qui me disait que

j’aimais mieux ceci et moins cela. R., lui sait exactement ce que son corps

réclame et ce n’est en aucun cas influencé par sa mémoire (qui d’ailleurs joue

un tout autre rôle que la nôtre).

Mais il allait plus loin encore dans l’écoute et le respect des besoins du

corps. Il m’a dit un jour: « assieds-toi comme ceci ! ». Mon regard a dû trahir

mon étonnement car il a expliqué (ça lui arrivait tout de même parfois): « Voilà

deux fois que tu te penches comme ceci. Ton corps réclame à être soulagé de

cette position-ci par celle-là. ». Je ne m’en étais à peine aperçue!

Il était devenu évident pour moi que quand sa main se posait exactement au

niveau ou mon dos me faisait souffrir, ce n’était pas un hasard. Il savait.

Je me croyais jusqu’à présent être une personne réceptive à son

environnement. J’aimais certains aliments et j’en détestais d’autres. Je respirais

avec plaisir certaines odeurs et j’en évitais d’autres. Je me réjouissais de la vue

de certains paysages. J’écoutais volontiers certaines musiques et j’étais sensible

aux sonorités de certaines langues étrangères. J’aimais la texture de certains

vêtements et pas du tout d’autres. Bref, j’étais normale, à part une baisse de

l’audition qui s’installait lentement et que j’avais essayé de compenser par un

appareillage.

Avec R., je me suis rendue compte que je voyais et entendais très peu de

choses, que je ne sentais avec le goût et l’odorat quasiment rien (lui sent les

odeurs bien longtemps avant tout le monde et dit sentir ce qui pour nous est

imperceptible - il va jusqu’à dire qu’une personne qui a peur émet une odeur

reconnaissable-) et que ma peau était presque insensible.

L’été, comme je portais un simple T-shirt, une jupe et des sandales, il

remarquait, sans jamais me regarder vraiment et encore moins m’examiner,

toute trace suspecte sur la peau de mes bras: une légère rougeur au dos de ma

main, un petit hématome sur le bras, une griffure et me demandait: « qu’est-ce

que c’est que ça ? »

Toute étonnée, je découvrais la marque, je cherchais à me rappeler où et

comment j’avais pu me faire « ça » et j’étais satisfaite quand je pouvais

énoncer: « ah oui ! La clé de mon bureau dépassait plus que je le pensais et je

l’ai heurtée en me relevant alors que je m’étais penchée pour prendre la

corbeille à papiers que je voulais vider. »

Il me disait sévèrement: « Comment les gens peuvent-ils faire attention à toi, si

toi même ne fais pas attention à toi! ».

La trace laissée par le bracelet de ma montre à mon poignet lui faisait mal

à lui. Pour moi, c’était une chose normale: il fallait bien que je le serre un peu si

je voulais qu’elle reste bien en place.

Je l’ai vu exiger d’une femme, dont les doigts étaient boudinés par des

bagues devenues trop étroites avec les années, qu’elle se débrouille pour les

enlever. Il semblait ressentir leur souffrance.

Je prenais conscience que tout de suite après avoir parlé avec une

personne, j’étais incapable de me remémorer comment elle était chaussée,

parfois même comment elle était habillée. Si j’avais remarqué les vêtements, je

ne pouvais pas décrire sa coiffure, ou encore je n’étais plus si sûre qu’elle ait

porté des lunettes. Je ne pouvais pas redire précisément les phrases échangées.

Bref, je constatais combien je voyais les gens et les objets à travers le souvenir

que j’en avais d’une part, et de l’autre à quel point mon champ d’attention était

étroit. Lui, il voyait tout, entendait tout et se souvenait de tout.

Pour R., vivre chaque minute avec les sens pleinement éveillés, c’est vivre

réellement.

Je me suis sentie plus forte. Je recommençais à avoir des bouffées de

tendresse, surtout pour mes enfants. Je pouvais à nouveau leur parler avec

intelligence, patience et un peu de sensibilité.

Ma santé s’est améliorée notablement: je dormais toute la nuit d’une

traite, je pouvais me nourrir normalement, mes multiples allergies se sont

envolées, mon audition s’est rapprochée du niveau courant de celles des

personnes de mon âge. J’ai arrêté d’avoir peur de rencontrer des gens. Mais le

« travail » a continué.

Il a commencé à être plus exigeant. Il m’a conseillé sur tous les aspects de

ma vie: comment marcher, comment m’asseoir, comment m’habiller et me

chausser; que dire et à qui, quand le dire et de quelle façon le dire. Que faire,

quand le faire, comment le faire. Il m’a appris à distinguer quand je devais

écouter mes besoins et même mes désirs, et quand, pour qui et comment je

devais les ignorer pour me mettre au service de quelqu’un.

Il m’a jeté à la figure mes égoïsmes, ma paresse, la jouissance que je

ressentais à dominer, commander et diriger. J’avais le ventre tordu quand il me

disait la responsabilité qui était la mienne dans la souffrance de mes enfants. Et

je reconnaissais que c’était vrai. C’était toujours vrai.

Il appréciait que jamais je ne cherche à me justifier ni à me trouver des

excuses. Mais ces leçons qui auraient pu être cruelles pour moi ne l’étaient

jamais car dans le même temps il me montrait comment réparer le mal que

j’avais fait. Tout cela très concrètement. Mais elles étaient douloureuses. Après

m’avoir guérie, R. m’éduquait.

Je ressentais beaucoup de respect pour cet homme, de la crainte aussi, et

de la confiance. Il était évident que jamais il ne ferait quelque mal que ce soit,

ni à moi ni à quelqu’un d’autre.

Je cherchais à le faire entrer dans une catégorie. Il n’y en avait pas autant

que cela: magicien d’après Élisabeth, chaman d’après moi pendant quelques

semaines...

Saint ? Non, ce n’était pas du tout comme cela que je me représentais un

saint. Les saints sont humbles (R. parlait librement de ses compétences

inégalées dans des domaines profanes et répétait qu’à part la date de sa mort, il

pouvait répondre à toutes les questions).

Sage « réalisé » peut-être ? Non, ça ne pouvait pas être cela. Les quelques

sages que j’avais vus, essentiellement dans des films vidéos, étaient souriants

(R. souriait peu), étaient gais (R. était très triste) ne disaient que des «bonnes

paroles» (R. était très dur dans ses jugements sur de nombreuses personnes

allant jusqu’à qualifier des gens de « trou du c’ ». Il osait dire d’X ou d’Y que

c’était un idiot ou une imbécile.)...

Ensuite, il ne s’intéressait pas du tout à ce qui était pour moi la

« spiritualité ». Il n’avait même aucune idée de ce que c’était. Il ne m’autorisait

aucune incursion sur ce sujet.

J’ai doucement abandonné l’idée de lui coller une étiquette. Mais je

découvrais toujours plus que c’était un être d’exception.

Par exemple, il m’avait ordonné de ne pas parler de lui tant qu’il ne m’en

aurait pas donné l’autorisation. J’ai respecté la consigne pendant quelques

temps, puis ça m’a échappé une fois. J’ai attendu de voir si ma désobéissance

allait avoir des conséquences. Aucune.

Je me suis enhardie à transgresser cette interdiction une autre fois, puis

encore une autre fois. Lors de notre rendez-vous hebdomadaire qui a suivi cette

troisième infidélité, il m’a dit sévèrement: « Si je te défends quelque chose,

c’est que j’ai une raison. Ce n’est pas pour moi. C’est pour toi. Je n’ai besoin de

personne. Je ne demande rien de personne. Si tu veux travailler avec moi, tu

dois faire ce que je te dis. Si tu ne veux pas travailler avec moi, tu n’as qu’à me

le dire. Une seule fois suffira. Je disparaîtrai immédiatement de ta vie et plus

jamais tu ne me verras ni n’entendras parler de moi. Décide-toi maintenant ! »

La honte m’aurait fait rentrer sous terre si cela avait été possible.

Il va sans dire que j’ai scrupuleusement obéi après cet avertissement.

Étonnée de ses « pouvoirs », j’ai tenté des expériences qui me laissent

confuses quand j’y repense. Puisqu’il lisait apparemment mes pensées et savait

ce que je faisais, je lui disais mentalement, pendant la semaine, des choses

comme: « si tu sais vraiment ce que je pense, alors je voudrais que tu sois à tel

endroit à tel heure tel jour ». Je m’y rendais... et il n’y était pas.

Je lui disais encore « puisque tu sais tant de choses, tu dois avoir vu que j’ai mal

à la jambe gauche. Je voudrais que tu m’en parles la prochaine fois. » Je ne lui

en soufflais pas un mot lors de ma réponse à son habituelle question:

« comment vas-tu ? Veux-tu me faire part de quelque chose ? »... et lui n’en

parlait pas non plus.

Puis un beau jour, de façon tout à fait inattendue pour moi, il m’a lancé

abruptement, entre une bouffée tirée sur sa pipe et une gorgée de thé: « Tu vas

me tester encore combien de fois ? » J’ai arrêté net ces comportements

infantiles.

A l’issu d’une séance de « travail » il m’a demandé ce que je comptais faire

maintenant. Je n’ai pas compris. Il m’a alors dit: « si tu veux rester avec ton

mari, je t’indiquerai comment vous pouvez vivre ensemble harmonieusement.

Tu seras satisfaite et lui aussi. Si tu veux le quitter, je te montrerai comment le

faire et vous serez l’un et l’autre heureux. »

J’étais redevenue lucide. Je ne voyais plus mon mari comme j’avais

besoin qu’il soit. Je voyais l’homme qu’il était et j’étais surprise de constater

que je connaissais la vérité à son égard depuis longtemps mais sans me l’être

avouée.

J’avais eu peur de vivre seule.

J’avais peur de ne pas savoir m’assumer (moi qui, quelques seize années

auparavant avais assumé tant de charges avec efficacité et compétence).

J’avais peur d’être sans travail, sans ressources, dans un pays où les gens ont

une mentalité si particulière.

Le retour en France me semblait impossible.

Je ne voulais pas non plus reproduire l’échec de mes parents et vivre comme ma

mère l’avait fait: dans la pauvreté et la solitude avec des enfants à charge.

Ensuite quel avenir pouvait m’offrir la vie à l’âge que j’avais atteint ? La

plus grande partie était derrière moi. La vieillesse arriverait vite maintenant.

La vraie raison de ma ténacité à vouloir sauver notre couple était la peur et non

les explications honorables que je me donnais.

Quitter mon mari était une idée que je caressais depuis plusieurs années,

d’abord confusément puis de plus en plus clairement, sans avoir eu le courage

de le décider vraiment. Je préférais dépenser du temps et mes forces à essayer

de croire que tout pouvait encore s’arranger si...

Mon mari ayant refusé la consultation chez un conseiller conjugal, arguant

que c’était moi qui avais des problèmes et non lui, j’y étais allée seule. C’était

avant de rencontrer R.. J’avais opté pour un organisme catholique parce que je

me disais que ceux-là, au moins, m’aideraient à sauver la famille et ne me

parleraient pas de séparation ou de divorce. Or on m’y avait conseillé le divorce

dès le premier rendez-vous, m’assurant que rien ne changerait dans notre

couple.

La force me manquait pour franchir le pas. Je ne savais pas non plus

comment m’y prendre. Il m’aurait fallu un soutien... J’étais donc entre deux

chaises depuis de nombreux mois. Puis, grâce à cette question directe de R., j’ai

choisi: ce serait le divorce.

J’ai fait part à R. de ma décision lors de notre rendez-vous suivant. Il m’a

félicitée et dit: « Aucune femme n’a ne serait-ce qu’une seule chance avec cet

homme. »

Il m’a décrit mon mari comme l’être qu’il était. R. ne l’avait jamais rencontré et

je ne lui en avais presque rien dit. Mais il le connaissait parfaitement. Il savait

tout de ses projets, de ce qu’il faisait et avait fait, des raisons pour lesquelles il

m’avait épousée, de ce qu’il m’avait caché et ce qu’il me cachait encore.

J’ai osé émettre des doutes : cet homme n’était pas si mauvais... Si tel avait été

le cas, moi qui avais vécu seize ans avec lui, j’aurais été la première à le voir...

Il a seulement été abîmé par la vie, peut-être un peu plus que la plupart d’entre

nous...

R. m’a répondu: « Tu veux savoir pourquoi tu étais tellement détruite

quand je t’ai vue la première fois chez Élisabeth? Parce que ton mari ne t’a pas

donné la place d’épouse qui t’est due, parce qu’il t’a confisqué ton rôle de mère

et t’a empêchée de jouer ton rôle de maîtresse de maison. »

Il m’a asséné des preuves prises dans notre quotidien que personne ne pouvait

savoir. J’étais ébahie de la justesse du résumé qu’il faisait de ma vie. Je n’avais

rien vu et en une phrase mes yeux étaient dessillés. J’étais suffoquée par cette

autre découverte : R. n’est limité ni par le temps ni par l’espace. J’ai eu un

moment de crainte devant l’étendue de ses facultés.

Depuis que je traduis les entretiens qu’il a avec ses « enfants » français,

j’ai constaté qu’il est rarissime qu’il encourage un divorce ou une séparation. Il

règle des situations familiales catastrophiques en quelques « rendez-vous de

travail », pour peu que ses membres veuillent vraiment changer de vie. Il

apprend aux parents à vivre ensemble dans la paix et à répondre de façon plus

adulte aux comportements problématiques de leurs enfants. Je parlerai de cet

aspect là dans un autre chapitre.

A partir du moment où j’ai emménagé ailleurs avec mon fils, il n’a plus

fait mystère devant moi de ses facultés qui en font un être totalement hors du

commun.

Chapitre 4
Deuxième année avec R.
Les multiples facettes de cet homme.

L’occidental fonctionne sur un mode d’exclusion réciproque. « Ou bien

ceci, ou bien cela. » « Si ceci est vrai, alors cela est faux. ». Et inversement.

Avec R., rien ne s’exclut. Ceci et cela sont vrais alternativement,

successivement, ou parallèlement.

Je ne peux que parler de « notre » R., à mon fils et à moi, de celui qu’il a été

pour nous pendant la deuxième année qui a suivi notre première rencontre.

D’autres personnes parleront de « leur » R. et on croira qu’il s’agit d’un autre

homme.

R., l’ami indéfectible

J’ai quitté mon mari et mon fils m’a suivie. R. a tout de suite était très

présent. Il était attentif à ce que nous ne manquions de rien. Il nous a aidés à

repeindre l’appartement, à poser un parquet flottant dans la chambre de mon

fils... Son travail était stupéfiant : digne de celui du meilleur des professionnels

et d’une rapidité folle. Cet homme savait-il donc tout faire ?

Il surveillait discrètement les progrès de notre installation : l’ameublement, mais

aussi comment les placards se remplissaient. Cet homme n’ignorait rien des

besoins matériels d’une famille à l’égal de la meilleure des maîtresses de

maison. Il pensait à tout et voyait tout, à ma grande confusion souvent, car tant

de choses semblaient m’échapper.

Le bien-être de Y. Lui tenait particulièrement à coeur. A mesure qu’il

constatait que nous ne nous en sortions pas trop mal, il a espacé ses visites. Mon

fils s’est attaché à lui et a trouvé en R. un père, un grand frère, un ami, un

conseiller, un protecteur, un confident et même un compagnon de jeux. Nous ne

pouvions pas le contacter, mais lui téléphonait, comme par enchantement, au

moment pile où nous sentions le besoin de recevoir un soutien.

Y. reçoit, depuis lors, exactement ce dont il a besoin, quand il en a besoin, et

comme il en a besoin. Je peux en dire de même en ce qui me concerne.

Je voudrais donner une illustration. Un jour, je m’étais réveillée très triste.

Ma vie entière me semblait avoir été un beau gâchis. Rien de ce que j’en

attendais ne m’avait été octroyé. A part quelques courts moments de plaisirs et

d’espoirs, ça n’avait été qu’une suite de déceptions, de trahisons, de mauvais

coups du sort et de luttes vaines. Non, ce n’était pas juste ! Je n’avais pas mérité

d’avoir perdu ma fille, d’être malheureuse, de n’avoir ni travail, ni sécurité

matérielle, de n’avoir pas un compagnon normalement gentil pour partager mon

quotidien.

Y. était au lycée. J’étais seule. Je me suis laissée aller à mon chagrin, à ma

révolte et ma colère... Et le téléphone a sonné. C’était R. qui me disait : « Je

serai en bas de chez toi dans dix minutes. »

Il m’a invitée à monter dans sa voiture et nous avons fait une ballade, presque

comme la première fois. Il ne m’a pas été nécessaire de dire quoi que ce soit. Il

savait. Il s’est mis à parler, de sa façon posée habituelle. Ses mots atteignaient

leur cible. Il m’a déposée peut-être une heure plus tard, apaisée et à même

d’accueillir Y. en maman aimante et satisfaite.

Le téléphone sonnait parfois de la même manière pour mon fils, qui

gardait jalousement pour lui la teneur de leurs conversations.

R., le Psychothérapeute

R. est très attentif aux enfants et aux jeunes, auxquels il donne la priorité.

Pour lui, les adultes sont encroûtés dans des modes de fonctionnement

inadéquats depuis des années et il leur faudrait, pour la plupart, autant de temps

pour être « réparés », dit-il, que de temps qu’il leur a fallu pour être détruits.

Les enfants et les jeunes évoluent avec lui à une incroyable rapidité, pour

peu que les parents aient l’humilité de suivre ses directives, quelque étonnantes

qu’elles puissent être. Il lui arrive d’ailleurs d’accepter de « travailler » avec des

adultes seulement pour sauver leurs enfants, dont R. ressent la détresse et la

souffrance.

Quand je dis « ressent la détresse et la souffrance », je ne veux pas du tout

dire qu’il se l’imagine ou la devine. Il la ressent au point de souffrir

authentiquement la même souffrance. Il en pleure. Je l’ai vu interrompre des

entretiens et se retirer quelques minutes dans une autre pièce parce qu’il ne

maîtrisait pas ses larmes.

Mon fils n’avait que quatorze ans mais il avait accumulé un lot de

souffrances et d’afflictions au moins égal à ceux de bien des adultes en toute

une vie. R. a « travaillé » régulièrement avec lui.

J’ai vu Y. reprendre espoir, recommencer à sourire puis à rire. Son visage

s’est détendu puis animé. Sa démarche s’est redressée. Ses yeux ont retrouvé en

partie leur éclat. Son appétit de vivre s’est réveillé. Il a accepté de se nourrir

normalement, alors qu’il avait été anorexique si longtemps. Il a pu retourner en

classe après six années passées loin de toute vie sociale. Une année plus tard ses

notes ont fait un bon en avant spectaculaire. Il a recommencé à composer et

s’est crée un site Internet où on peut écouter quelques unes de ses oeuvres...

Aucun professionnel « psy » n’avait réussi à le guérir !

Bien entendu, j’ai joué mon rôle exactement comme R. l’exigeait de moi.

Il me disait les paroles à prononcer ou à taire, quand, comment, à quel moment

et à propos de quoi je devais relever ou ignorer un comportement.

Je voyais combien tout ce que j’avais fait et dit jusqu’à présent était

erroné, ainsi que le mal que j’avais causé par méconnaissance complète de la

réalité intime de ce qu’était mon fils, par manque de sensibilité aussi, et par le

fait que je « réagissais » devant toute situation aussi mécaniquement qu’un

distributeur automatique sur lequel on presse un bouton. La seule différence

était qu’au lieu de distribuer des boissons ou des barres chocolatées, je

distribuais remarques, réprimandes, ordres, conseils... avec la même célérité.

R. attendait de moi, non plus des réactions, mais des actions. Il dit

d’ailleurs que l’écrasante majorité d’entre nous sommes devenus des robots.

J’étais surprise de devoir abandonner ce que je pensais être une bonne attitude

adaptée de mère soucieuse et responsable. Les résultats lui donnaient cependant

toujours raison.

R., le conseiller

Une des phrases qui revient toujours quand R. a du temps pour moi est :

« as-tu des questions ? ». Quand je commence à énoncer mes soucis ou mes

incertitudes en ce qui concerne « le bon comportement » dans ma vie

relationnelle (avec mon fils, mes collègues, mes voisins...) quelque chose de

difficile à définir change en lui, quelque chose dans son regard, dans sa tenue

peut être. Un homme était quelque secondes auparavant assis devant sa tasse de

thé et racontait tout un tas de choses parfaitement inintéressantes pour moi, sur

des sujets tout aussi ennuyeux - Un de ses sujets de prédilection, ce sont les

voitures -. (Quand cela se produit, j’écoute par pure politesse et j’attends que ça

se passe).

Tout à coup, il semble quitter la surface de son être et prendre contact avec une

source de sagesse qui s’écoule aussi longtemps que nécessaire pour éclaircir des

doutes et apaiser des tourments. Mes propres pensées ralentissent, se taisent

parfois, me semble-t-il. Cet homme si quelconque un instant auparavant devient

intérieurement immense. Il m’est arrivé de ressentir un tel respect que je me

suis retenue pour ne pas me jeter à ses pieds. Il se met à parler avec autorité. Il

sait.

Je lui pose des questions sur tout ce qui concerne mes relations: avec mon

fils, avec ceux que je côtoie pendant les quelques heures de travail que je

grappille par-ci par-là, les problèmes de voisinage, les amis, les connaissances

et la famille. Je reçois les meilleurs conseils, ceux qui dénouent les tensions et

qui apaisent les querelles.

Il sait immédiatement ce que veut la personne dont je lui parle, ce dont

elle a besoin. J’ai envie de dire que R. entre en relation avec le noyau intime des

personnes dont je parle et qu’il sait immédiatement les buts que ces personnes

poursuivent et ce dont elles ont besoin. Il me dicte parfois exactement les mots

que je dois dire la prochaine fois que je verrai ces gens.

Je risque un exemple. J’assure des cours une fois par semaine pour des

adultes qui entament une deuxième formation professionnelle. Une des élèves

que j’avais remarquée à cause de ses interventions pendant mes exposés, se

précipite derrière moi après le cours, me glisse un livre dans les mains en me

priant de le lire pour lui donner ensuite un avis de professionnelle. Elle me

laisse entendre que le sujet de l’ouvrage est en relation directe avec ce que nous

étudions. Je lui promets de le lire. Dans le tramway du retour, je commence à le

feuilleter et je constate qu’il s’agit d’un texte écrit par un prêtre catholique sur

la guérison des blessures psychologiques par le pardon. Je me sens trompée et

manipulée. Je suis en colère.

J’en parle à l’occasion à R. pour savoir comment me tirer de ce pas. Je ne

veux pas lire ce livre et je veux le rendre de façon élégante. Ce faisant, je

constate chez lui la même « bascule ». Son visage change, le silence augmente

en densité et la réponse fuse : « cette personne est très seule. Elle cherche à

établir une relation étroite avec toi à cause du prestige à ses yeux de ta position

de conférencière. Elle se sentirait grandie si les autres pouvaient remarquer

qu’elle a avec de toi une relation privilégiée. Tu ne veux vraiment pas lire ce

livre ? Tu lui diras ceci, comme cela, et tu le lui tendras. Ainsi elle ne sera pas

blessée. »

Pourquoi R. a-t-il toujours la meilleure des réponses ? Parce qu’il est en

relation avec ce que sont en vérité la personne dont on lui parle et celle qui lui

parle. Il les connaît mieux qu’elles ne se connaissent elles-mêmes. J’imagine

que dans cet exemple il aurait pu me dire : « cette femme cherche à prendre du

pouvoir dans le groupe » ; ou bien « elle est membre d’une secte et cherche des

adeptes » ; ou encore : « elle est totalement convaincue par sa lecture et veut te

faire par là un cadeau »...

Les mots qu’il m’aurait dictés auraient été différents mais parfaitement

adaptés.

R., le protecteur

R. veille sur nous de telle sorte qu’il ne peut plus rien nous arriver de mal.

Il voit les dangers qui nous menacent et nous notifie parfois des ordres

inattendus.

Je donne un exemple : Je voulais faire un certain travail avec une personne dont

j’appréciais la compagnie à cause de son intelligence brillante. J’ai toujours

aimé me sentir stimulée intellectuellement et je savourais les moments où je

pouvais observer cet homme en plein travail avec un groupe. Il m’avait offert de

l’assister. C’était une grande joie pour moi. Je jouais avec mes pensées qui me

décrivaient les plaisirs qui seraient très bientôt les miens pendant une dizaine de

week-ends. Sans aucune explication, R. m’a ordonné d’annuler ma

participation. Choquée, déçue et aussi un peu en colère contre lui, je me suis

résignée.

Quand R. nous interdit ce qui est pour nous une source de plaisirs

légitimes, c’est qu’il a une bonne raison pour cela. Eh bien, cet homme avait

reçu de mon mari la promesse d’un dédommagement financier s’il arrivait à me

convaincre de retourner vivre avec lui. R. connaissait ma faiblesse et savait que

des rencontres régulières avec ce formateur me mettraient en danger. Comment

savait-il cela ? R. sait tout ce qui me concerne, le passé, le présent, et même

l’avenir quand cela s’avère nécessaire.

Note: En relisant ces pages quelques deux ou trois années après les avoir

tapées, je me rends compte que je n’écrirais plus cela. C’était l’interprétation

que je donnais à ce que je ne comprenais pas. R. n’est pas un surhomme qui

sait tout sur tout. C’est un homme dont les «Gefühle*» sont encore vivants et

qui reçoit d’eux les informations dont il a besoin, comme un animal qui s’enfuit

avant un ras de marée, comme un aborigène d’Australie qui communique par

télépathie avec ceux de sa tribu.)

Il en est de même pour mon fils. Il est déjà arrivé que le téléphone sonne

et qu’il dise à Y. : « Ne sors pas aujourd’hui ! ». Nous apprenons plus tard que

le concert où Y. voulait se rendre a été le théâtre de bagarres.

Note : R. ne sait pas ce qui se passera. Il sent seulement qu’un danger se

profile. Il avertit, comme l’oiseau qui siffle et met en garde ses congénères de

l’approche d’un prédateur. C’est tout.

Tous ceux qui avec lesquels il « travaille » sont gratifiés de ce genre de

petits miracles. Je soupçonne même que ces « miracles » se produisent pour des

gens qu’il n’a rencontrés que peu de fois, parfois seulement une seule fois. Une

de ces personnes par exemple était sur le point de perdre son travail. Elle se

rend à sa convocation chez son chef et a la surprise de s’entendre dire que non

seulement on la garde, mais encore qu’on lui donne des tâches plus

intéressantes.

Une autre voulait revendre une petite maison et ne pouvait pas se

permettre de faire des pertes financières. Elle l’a revendue sans aucune

difficulté au prix exact où elle l’avait achetée.

Tout ceux qui ont l’insigne bonheur de faire une place à R. dans leur vie

sont les bénéficiaires de telles surprises dues à sa protection. Mais jamais cette

protection ne s’exerce aux dépends de quelqu’un d’autre.

J’ai vu un élève repris par son école de façon tout à fait inattendue, alors

que son renvoi avait été décidé et que les parents avaient déjà été convoqués.

Souvent, nous ne découvrons pas la raison d’une interdiction ou d’un

changement de programme qu’il nous impose. Mais instruits par l’expérience,

nous obéissons scrupuleusement. Élisabeth vit les mêmes choses. Elle peut

raconter des tas d’anecdotes montrant que la protection de R. s’étend également

sur tous les membres de sa famille.

R., l’éducateur

En matière d’éducation, je me targuais d’être quelqu’un de plutôt éclairé,

capable de dialogue et de souplesse. Avec R., j’ai dû corriger beaucoup de mes

réflexes éducatifs et abandonner ce qui jusqu’à présent avait été des certitudes.

Je ne vais donner que quelques exemples.

Un adolescent, qui avait la permission de rester dehors jusqu’à dix heures

ne rentre qu’à une heure du matin. Tout le monde connaît le scénario qui se joue

dans la tête des parents. D’abord l’attente pendant un temps plus ou moins long;

puis le mécontentement qui peut devenir de la colère ; ensuite le souci, avec la

pensée tenaillante de l’accident possible ou de l’agression ; Et enfin nous nous

torturons pour savoir s’il est temps d’alerter la police ou si c’est encore trop tôt.

Quand notre enfant rentre, nous sommes fatigués et à bout de nerfs. Nous

lui infligeons un sermon désagréable, nous lui rappelons vertement à quelle

heure il aurait dû rentrer, nous lui jetons à la figure son irresponsabilité, nous le

rendons coupable de nos inquiétudes et lui disons que nous étions sur le point

d’alerter le commissariat...Bref, nous utilisons toutes les armes disponibles pour

que ça ne se reproduise pas. L’arme suprême est la punition : « Tu ne sortiras

plus d’ici le mois prochain. » ou encore « Tu es privé d’ordinateur »...

Les résultats de cette « éducation » ne se font pas attendre : l’adolescent

s’éloigne de nous, notre amour réciproque tiédit ou s’éteint au fur et à mesure

que les conflits se répètent pour les résultats scolaires qui... sa chambre qui..., sa

tenue vestimentaire qui... sa musique qui...etc.

J’ai vécu l’exemple énoncé plus haut. R. m’a conseillé, la prochaine fois

qu’une telle situation se reproduirait, d’accueillir Y. calmement, sans que mon

visage ne trahisse de mécontentement. Je devais lui faire part de mon

soulagement de le voir de retour en bonne santé, par des mots du genre: «Dieu

soit loué, te voilà! Va te coucher maintenant, Y, tu dois être bien fatigué!».

Le lendemain, ou plus tard encore, à l’occasion d’un bon moment où nous

serions tous les deux bien l’un avec l’autre, je devais lui parler de mes émotions

à peu près comme ceci : « Je suis toujours heureuse quand je vois que tu as du

plaisir et que tu t’amuses. Je suis contente que tu aies des copains... Tu sais, Y.,

l’autre soir, j’avais très peur pour toi. Je me suis rendue compte quelle place tu

tiens dans ma vie et ma pensée me représentait ce que ce serait pour moi s’il

t’arrivait quelque chose de si grave que tu ne pourrais plus être là avec moi. J’ai

vu que ce serait l’enfer. »

Si nous sommes un tant soit peu intelligent, nous pouvons tout de suite

imaginer quels sont les mots les plus destructeurs, qui laissent des traces de

ressentiment, et lesquels corrigent sans blesser et renforcent l’harmonie et

l’amour.

Un autre exemple. Je voulais vérifier si Y. savait sa leçon de biologie. Il a

expédié la corvée en deux minutes et s’est vite sauvé dans sa chambre.

R. m’en a expliqué la raison. Je le regardais droit dans les yeux quand il me

parlait. Or, j’étais excédée de devoir surveiller son travail scolaire. J’étais en

colère contre lui de ce qu’il m’obligeait à subir une leçon de biologie dont je

n’avais que faire. Or tout se lit sur mon visage. Mon mécontentement lui était

déjà perceptible avant qu’il n’ait dit un mot. J’avais essayé de lui faire croire

que c’était par sollicitude que je m’enquérais de ce qu’il avait appris, mais il

savait bien que c’était un contrôle que j’exécutais sur son travail (sur son

absence de travail plutôt) et c’était pour moi une corvée que je subissais, et qui

ça me mettait de fort méchante humeur. S’il avait énoncé une inexactitude,

même si je m’étais retenue de le corriger, (ce que je ne crois pas), mon visage

aurait trahi mes pensées. « Ne peut-il pas se donner un peu plus de mal !? Il ne

pense qu’à s’amuser... ».

Y. s’est protégé par la fuite, d’une blessure qui risquait de lui être infligée

par celle qui était censée l’aimer et le protéger.

R. m’a appris quand regarder mon fils droit dans les yeux, quand l’écouter

de façon apparemment distraite etc.

Quand j’écris ces lignes, j’ai peur qu’on ne pense qu’il s’agit de

manipulation. Dans mon cas, qui est celui de quelqu’un en train d’apprendre,

c’est évidemment un peu artificiel. R., lui, est en contact avec le noyau le plus

authentique de chaque personne et tout se fait chez lui spontanément et sans

fausse note. Il ne décide pas s’il va regarder quelqu’un ou pas. Cela se produit.

C’est tout. Et c’est toujours juste.

R. n’a pas de théorie en matière d’éducation. Il ne donne pas de

généralités applicables à tous. Il sait toujours ce dont a besoin cette personne

précise à ce moment là et que ce qui lui convient aujourd’hui dans une

circonstance donnée ne lui conviendra sans doute plus demain, dans des

circonstances apparemment similaires. Quelque chose, quelque part, aura

changé et R., étant comme de l’eau qui coule, dira exactement ce qu’il faut

dire ; et ça ne sera jamais une redite. Il insiste tout de même sur trois points :

L’enfant n’appartient à personne d’autre qu’à lui même.

R. rappelle souvent aux parents que les enfants n’ont pas demandé à venir

au monde. En général, on les a conçus par égoïsme, pour garder son mari, pour

qu’ils réalisent nos propres rêves et nous consolent de nos frustrations, ou tout

simplement parce que la vie était devenue ennuyeuse et qu’on a cherché à

s’occuper. Après cela, on les accable de : « fais-ci », « fais ça », « ne fais pas

ci », « ne fais pas ça », « sois comme ceci », « ne sois pas comme cela », « sois

meilleur dans ce domaine », « tu dois », « tu ne dois pas »... et le ressentiment

grandit dans le coeur de nos enfants.

Les parents décident beaucoup trop de ce que doit faire et ne pas faire un

enfant. Nos enfants n’ont pas la liberté d’être ce qu’ils sont. Nous en faisons des

êtres malheureux, passifs, sans réelle joie de vivre, remplis de regrets et

d’hostilité. Nous confondons éduquer avec modeler. Nous qui ne nous

connaissons pas nous mêmes avons le culot de penser (et même de dire) que

nous savons mieux qu’eux ce qui est bon pour eux.

Nos enfants ont de droit une place irremplaçable auprès de nous.

Nos enfants vivent chez nous. Ils sont « nourris, logés, chauffés et

blanchis. » Ils ont en plus des jouets, et, si on en a les moyens, ils sont inscrits à

un club de sport. En échange de ces service, nous exigeons qu’ils obéissent à

nos ordres et qu’ils répondent à nos attentes.

R. ne veut à aucun moment dire que nous devrions leur servir de larbin et

les laisser tout faire à leur guise. Il veut que nous leur donnions une place qui

leur appartienne en propre, qui les grandisse et leur donne la fierté indispensable

à une bonne santé psychologique. Je me permets là encore un exemple

personnel:

Je devais descendre à la cave un sac très lourd pour moi. Je repoussais

chaque jour le moment de le faire. Je ne connaissais que deux solutions, ou bien

le faire seule et grogner intérieurement à chaque pause que je devrais effectuer

pour reprendre mon souffle. Ou bien demander à Y. de le faire. Je ne m’y étais

pas encore résolue parce que je ne voulais pas l’entendre dire « oui maman » et

constater qu’il s’appliquait de son mieux à oublier ma demande. Je connaissais

le cinéma pour les papiers à vider dans le conteneur du coin de la rue, les vieux

verres à transporter, la lettre à poster quand il va en ville etc.

La solution ? C’est R. qui me l’a donnée. Il me connaît. Il connaît Y. Cette

solution ne sera sans doute pas la meilleure pour quelqu’un d’autre. Dans notre

cas, elle nous a ouvert à l’un et à l’autre une autre façon de vivre ensemble. Je

devais me décider à descendre ce fichu sac quand Y. serait dans la cuisine avec

moi. En le soulevant, je ne devais pas cacher que c’était lourd pour moi. Je

devais même dire quelque chose comme : «Oh, ça pèse au moins dans les trente

kilos ce truc là ! » Y. s’est emparé du sac, fier de me prouver qu’il était

tellement plus fort que moi que ce n’était qu’une plume pour lui. Quand il est

remonté, je lui ai dit à peu près : « Qu’est-ce que c’est agréable d’avoir

quelqu’un qui me soulage de ce que je ne peux plus porter ! Je me demandais

comment j’allais y arriver ! » Nous étions tous les deux contents.

Il est urgent d’abandonner nos armes.

J’ai été amenée à traduire, pour deux familles différentes, les explications

de R. concernant un comportement similaire chez deux adolescents. Les parents

se plaignaient de ce que leurs fils vivaient la nuit (surfaient sur Internet, lisaient,

téléphonaient, écoutaient de la musique...), se couchaient à deux heures du

matin, se levaient vers midi quand ils n’avaient pas classe et seulement après

maintes injonctions de la mère exaspérée. Les deux familles avaient employé

les même moyens: elles avaient expliqué, raisonné, menacé. Dans l’une des

familles, le père avait confisqué le câble de l’ordinateur. Dans l’autre, la mère

disait qu’elle en était arrivée à réveiller son fils chaque matin en lui jetant un

verre d’eau froide à la figure. Tant pis pour lui si son lit était encore mouillé le

soir suivant! Les parents décrivaient en fait une situation de guerre.

Quand R. a entendu ces phrases si dures, les larmes lui sont montées aux yeux.

J’ai entendu si souvent R. demander à des parents de déposer les armes. Il

dit que si plus personne n’est armé, alors on est obligé de trouver une autre

solution. Parler par exemple. Mais nous ne savons pas parler, parce que nous ne

nous connaissons pas nous-mêmes et parce que nos propres enfants sont pour

nous comme des étrangers avec lesquels nous ne nous donnons même plus la

peine d’être polis. Combien de fois R. ne m’a-t-il pas dit d’avoir autant d’égards

pour mon fils que s’il était R. en personne !

Il me répète : « ton fils est de passage : dans trois ans, quatre ans, il

quittera la maison et la solitude te pèsera. Tu regretteras de ne plus avoir

quelqu’un pour qui préparer un repas, quelqu’un dont attendre le retour en fin

de journée. Vous pourriez savourer ces quelques courtes années, engranger de

bons souvenirs et vous vous languirez l’un de l’autre plus tard, ce qui fait que

vous resterez en étroite relation.

Qu’a-t-il répondu à ces parents désemparés ? Au sujet de l’un des garçons,

il a dit que le malheureux avait si souvent été blessé qu’il ne pouvait avoir du

plaisir à vivre que la nuit, quand la sonnette de la porte d’entrée ne risquait plus

de retentir, quand le facteur avait déjà apporté toutes les lettres et que plus

personne n’était là pour lui dire qu’il était pas assez comme ceci et trop comme

cela. Ce garçon avait peur et ne s’en rendait pas compte lui même. Le sentiment

de peur s’apaisant la nuit, c’était le moment où il se sentait le mieux. Il brûlait

d’impatience de tout jeter par-dessus bord et était proche de la révolte.

Aux autres parents, il a expliqué que depuis que cet enfant était tout petit,

il était interpellé pour remplir des tâches : « range ta chambre ! »; « vide la

poubelle ! », « va chercher du pain ! », « fais tes devoirs, et mieux qu’hier ! »

etc. Il était de plus sans cesse corrigé. Il s’efforçait de fuir ses parents et vivait

la nuit parce que c’était le seul moment où on le laissait jouir de son temps sans

lui dire qu’il ferait mieux de faire autre chose que ce qu’il était justement en

train de faire. Il était rempli de haine et rêvait au moment où il n’aurait enfin

plus personne sur le dos.

L’épuisement chronique des adultes.

Beaucoup d’entre nous savent pertinemment bien qu’ils blessent leurs

enfants. Nous aurions tellement voulu répondre autrement, nous asseoir

paisiblement et écouter ce qui leur tient à coeur... Seulement voilà ! Nous

sommes fatigués, quelque chose nous a « stressés », nous avons nous aussi

besoin d’être écoutés, et ainsi de suite. Alors nous exigeons de nos enfants

qu’ils nous donnent du soulagement, du soutien, de l’écoute et de la

compréhension.

Ce n’est pas leur rôle. Tellement d’enfants ont été brisés parce qu’on a

attendu d’eux qu’ils soient nos confidents ou, dans des cas extrêmes mais

malheureusement de plus en plus fréquents, qu’ils jouent le rôle de soutien

affectif et psychologique que nous attendions d’un conjoint.

R. enseigne que nos pensées qui défilent sans arrêt ainsi que notre

production d’images mentales épuisent nos forces. C’est la première cause de

perte d’énergie.

D’où viennent ces pensées ? De tout ce que nous n’avons pas achevé,

mené jusqu’au bout. Il donne l’exemple de la maîtresse de maison qui repousse

sans cesse à plus tard le nettoyage de ses carreaux. Chaque fois que ses yeux

tombent sur une vitre, elle se dit : « il faudrait quand même que je m’y

mette ! ». Puis elle y pense de plus en plus. Il se peut même qu’elle finisse par

en rêver.

Il cite aussi l’exemple de l’enfant qui entend ses copains jouer dehors. On

le lui interdit. Il doit d’abord faire ses devoirs, ou accompagner sa mère chez la

tante Machin... Sa frustration lui dicte des pensées en pagaille. Si ce genre de

déception se reproduit souvent, il va finir par créer des images où il se verra

entrain de jouer dehors avec les-dits copains. Il entraînera son cerveau à créer

des scènes consolatrices.

Un enfant accusé à tort d’un méfait et qui ne peut pas prouver son

innocence garde les paroles blessantes dans son coeur, discute avec lui-même

sur la manière de se justifier, se raconte intérieurement les paroles qu’il aurait

pu dire s’il avait été plus grand, met en scène une revanche... enfin, tout un tas

de choses qui sont destinées à l’auto guérison et qui l’épuisent à son insu...

Nous traînons tous des années durant, des choses non dites. R. rappelle

inlassablement que nous devons parler les uns avec les autres. Seulement nous

ne savons pas parler sans nous faire du mal. Il enseigne à ses « élèves » quoi

dire, comment le dire, quand le dire et à qui le dire. Il nous corrige

implacablement dès que nous nous mettons sous sa direction. Et petit à petit,

nous apprenons.

Être toujours du côté de l’enfant.

Les enfants sont démunis devant la complexité de la vie en société avec

ses multiples règles. De plus, tout le monde leur tombe dessus chaque jour.

Si vous étiez une seule journée, du lever au coucher avec un petit de cinq ans, et

que vous releviez toutes les remarques désobligeantes qu’il doit entendre (sans

se rebiffer s’il vous plaît), les réprimandes, les corrections (au sujet de son

comportement, de ses erreurs de syntaxe ou d'une verbe mal conjugué), les

ordres auxquels il doit obéir, les moments où il est interrompu dans son activité

parce que c’est celui qui convient à l’adulte, votre coeur saignerait pour lui. La

maman le reprend un peu et croit que c’est supportable. Elle oublie que la

maîtresse le reprend, que la dame de la cantine le reprend, que la voisine le

reprend, que la vendeuse le reprend, que la grande soeur le reprend, que le papa

le reprend... et par dessus le marché il est quotidiennement frustré, déçu,

humilié, jugé, comparé, agressé... Nos enfants se sentent très seuls. Nos ados

sont des boules d’épines qui témoignent de leurs milliers de blessures non

cicatrisées.

R. enseigne aux parents à toujours être pour leur enfant et non contre. Il

leur montre, en illustrant ses propos d’exemples courants mais poignants, que

pour que nos enfants aillent mieux et aient une chance de devenir des adultes à

peu près sains, il faut absolument qu’ils soient convaincus, sans doute possible,

qu’ils sont pour nous plus importants que tout au monde.

R. utilise en allemand un langage assez vert. Il me conseillait de réveiller

mon fils le matin (pas n’importe comment) en lui disant entre autre, que c’était

bien dommage qu’il doive aller aujourd’hui dans « ce lycée de merde », que si

ça ne tenait qu’à moi il n’irait pas, mais que la loi était plus forte etc. Ou encore,

si je devais lui rappeler de s’excuser parce qu’il avait un peu bousculé une dame

dans la cohue du bus, il me fallait le prendre discrètement à part et lui dire :

«s’excuser auprès de cette vieille bique c’est ridicule ! Mais c’est comme ça

qu’il est d’usage de faire. »

Ces méthodes d’éducation m’auraient horrifiée il y a quelques temps.

Mais j’en ai vu les fruits les plus éclatants dans une famille dans laquelle il y

avait tant de souffrances ! Les parents et les enfants étaient sans cesse au bord

de l’explosion. Il y avait quotidiennement des paroles terriblement blessantes

qui s’échangeaient de part et d’autre Chacun vit maintenant avec l’autre une

relation de complicité. Le garçon a repris confiance en ses parents et dans la

vie ; son opinion de lui même s’est considérablement améliorée au point qu’il

ose prendre le risque de réaliser de petits objets et de les montrer. Il avait

tellement entendu de tous côtés qu’il était nul, insupportable, anormal etc. qu’il

ne pouvait plus rencontrer personne sans être prétentieux et violent en paroles.

Les coups qu’il avait reçus de ses parents l’avaient rendu peureux mais

provocateur. C’est devenu en peu de temps un jeune homme agréable et

intelligent en passe de devenir un adulte capable à son tour de conseiller avec

bon sens et maturité. La fille a quitté ses habitudes insolentes et ne négocie plus

chaque petit service par un paiement « en nature » comme : « D’accord, je passe

l’aspirateur, mais je sors jusqu’à dix heures ! » C’est devenue une amie pour la

maman. Elles se font mutuellement des séances de coiffure-maquillage,

partagent des petits secrets de femme, et chacune respecte l’espace de liberté de

l’autre.Des phrases de ce genre que j’ai appris à dire ont eu un impact également

positif sur mon fils et sur les petits élèves avec lesquels je fais du soutien

scolaire.

Les émotions.

Empêcher un enfant de vivre ses émotions, (ne pleure pas ! Ce n’est pas si

grave que ça !), les culpabiliser (Ce n’est pas bien d’être jaloux ! D’ailleurs tu

n’as aucune raison de l’être !) etc. d’une part renforce les dites émotions et

d’autre part nourrit aussi son bavardage intérieur.

Je croyais qu’un sage était toujours patient, aimable et souriant. R. est

capable de colère. Comme je m’en étonnais, il me dit : « Quand quelqu’un me

met en colère il faut que je le lui dise tout de suite, sinon la colère grandira et

avec le temps se transformera en haine. Quand les émotions sont lucidement

vécues jusqu’au bout, elles s’éteignent vite et ne laissent aucune trace. Mon

cerveau retrouve sa vacuité réceptive. Vous, vous restez avec vos émotions

inachevées, vos déceptions et vos ressentiments, les rêves que vous n’avez pas

réalisés... et vous êtes empoisonnés par tout cela. »

Avoir des buts.

Avoir un but donne de la force. Nous ne laissons pas nos enfants

découvrir leurs propres buts. Quand ils sont petits, nous ne prenons pas leurs

rêves au sérieux et il se peut même que nous les ridiculisions. Nous leur

imposons les nôtres quand ils sont un peu grands. Nous leur suggérons une

carrière, nous les manipulons «pour leur bien» afin qu’ils aillent dans l’école de

notre choix ou à l’université. Nous nous plaignons ensuite qu’ils soient passifs,

restent avachis devant la télé ou se droguent d’aventures vécues dans les

mondes virtuels des jeux vidéos beaucoup plus attirants que le monde réel fait

d’obligations et d’interdictions.

Le comportement d’un enfant est toujours dicté par une bonne raison.

Comment corriger un enfant.

Je voudrais bien pouvoir écrire un long paragraphe sur ces sujets, car j'ai

entendu plusieurs fois R. parler sur ces thèmes. La clarté et l’évidence de ce

qu’il disait me sautait aux yeux. Mais faute d’avoir pris des notes (car ce n’est

pas toujours adapté à la situation) il ne me reste qu’une impression assez vague

en mémoire. Et quand je lui demande de parler librement sur ces sujets afin

d’enregistrer ses paroles ou de les écrire, la situation est artificielle et R. ne peut

pas aligner plus de deux phrases malgré sa bonne volonté.

Pour que son enseignement se déverse, il faut que ce soit la situation qui

exige qu’il parle. Et seuls les besoins réels de personnes présentes en chair et en

os à côté de lui et en prises avec des difficultés et des souffrances peuvent

ouvrir les vannes du réservoir de sagesse avec lequel il semble être en contact.

Cet homme n’est pas un orateur. Il est incapable, à mon avis, de parler sur

commande devant un auditoire qui se rassemble sans autre désir ou besoin que

de voir et d’écouter une personne qui stimule leur curiosité parce qu’elles ont

entendu dire qu’elle «n’est pas comme nous». Quelqu’un qui aurait l’idée

d’organiser une telle rencontre préparerait un grand fiasco. (L’auteur a depuis

révisé son jugement.) R. est incapable de répondre autrement que par des

banalités navrantes à des questions purement académiques dont le but recherché

par le questionneur est de lui permettre de ressentir un agréable chatouillement

au niveau des méninges ou pire de ne pas aller plus loin que de se dire : « Oh!

Comme c’est intéressant ! Il faudra que j’en parle à X ou à Y pour savoir ce

qu’il en dit lui-même ! » Ou encore « Tiens, il faudra que je répète ces

assertions lors de mon prochain dîner, ça me posera un peu vis à vis d’Untel. »

Les parents sont le seul monde que l’enfant connaisse.

Pour R., une mère doit présenter son mari aux enfants comme le meilleur

des pères et des époux. Elle doit mettre en avant ses qualités. Elle doit dire et

redire que sans lui, rien ne marcherait correctement dans la famille. Le père, de

son côté, doit également présenter sa femme comme la meilleure des mères et

des épouses. Il doit lui aussi mettre les qualités de sa femme en avant et répéter

aux enfants que sans elle, rien ne fonctionnerait comme il faut dans la famille.

R. explique que si l’un des parents cherche à faire de ses enfants des alliés

contre l’autre parent, alors il perd leur confiance et les malheureux se retrouvent

intérieurement sans père ni mère. Ils sont psychologiquement grandement

endommagés.

Chapitre 5
La troisième année

R. s’est très progressivement montré à moi sous son vrai visage. Je vais

raconter dans ce chapitre ce que j’ai vu et entendu.

Une personne allait très mal depuis deux ans quand elle m’a téléphoné

depuis la France une fois de plus. Elle parlait de suicide. J’ai alerté R., qui a pris

contact avec elle de la même façon mystérieuse qu’il l’avait fait avec moi alors

que je ne le connaissais pas encore. La souffrance de cette personne est devenue

la sienne. Il lui a envoyé de la force et de l’espoir.

Les mois ont passé. J’ai déménagé. R. était resté en relation avec cette

personne comme avec tant d’autres gens. Il savait quand il lui fallait intervenir

en chair et en os.

Nous avons, Élisabeth et moi, reçu un matin un coup de fil de R. nous

disant que nous partions sur le champ pour la France. Il avait besoin de moi

pour traduire. Nous sommes descendus tous les trois à S. en urgence la

rencontrer chez elle.

R. connaissait déjà sa maison. Il n’est pas soumis aux barrières de temps

et d’espace comme nous. Je ne m’en étonnais pas outre mesure, ayant lu

autrefois des histoires de « voyage astral », (mot dont R. ignore jusqu’au sens,

mais qu'il m'a dit avoir souvent pratiqué autrefois). Je pense que cette personne

était en grand danger, et qu’il lui fallait être en sa présence physique pour lui

éviter le pire.

R. avait aussi vu que son deuxième fils, A, était psychologiquement

malade depuis très longtemps. Ce garçon avait été détruit par son père, par sa

mère, par l’école... et était sans but et sans espoir depuis des années. Il a fait

mystérieusement venir ce dernier chez sa mère.

(Je n’écrirais plus du tout ce genre de phrases à l’heure actuelle. R. a

seulement «souhaité» rencontrer ce jeune homme. Les personnes qui prient

beaucoup savent que quand le prière est pure et qu’elle correspond à la

«volonté de Dieu», c’est-à-dire à ce qui est le mieux pour ces personnes là, à ce

moment là, elle est exaucée. Si la «Nature» ne veut pas, il ne se produira rien.

R. n’a aucun pouvoir d’aucune sorte!)

Il a vu un jeune homme si frais, si naïf, si pur que son coeur s’est une fois

encore brisé. Il a bien entendu « travaillé » avec A. de sa façon secrète

habituelle mais ne l’a plus jamais revu « en vrai ».

La vie d’A. a complètement changé en quelques semaines, peut-être

quelques jours seulement. Les incrédules diront que c’est un hasard. A. est sorti

de sa dépression, a repris des études qui lui plaisent, a recommencé à mener une

vie sociale, s’est rapproché de ses frères... Il va bien maintenant.

 

De retour en Allemagne, R. est passé chez moi quelques temps après. Il

m’a sévèrement parlé. Il m’a énuméré toutes mes fautes. Je n’en avais pas

remarqué le quart. Il m’a même parlé de la colère que je ressentais à son égard

pendant le trajet de retour. J’étais confuse, mécontente de voir confirmé le fait

que je ne pouvais strictement rien lui cacher, (Je répète que R. n’a aucun

pouvoir d’aucune sorte. C’est l’interprétation que je faisais à l’époque de ce

que je ne comprenais pas parce que c’était très inhabituel pour moi.) et en

colère parce que je croyais ses remontrances en partie imméritées et en partie

exagérées.

Quoi, il faisait « tout un fromage » de ces détails ?! Bien entendu, je

gardai mes réflexions pour moi. Je n’ai rien rétorqué.

J’ai laissé mûrir son petit discours. Ma colère est tombée. J’ai peu à peu vu mes

erreurs, mon manque de compassion, les fois où j’avais blessé la sensibilité de

quelqu’un...

Parmi les reproches de R., il y avait une remarque qui m’avait échappée

en rinçant la vaisselle. Élisabeth avait à mon goût mis trop de produit à vaisselle

dans l’eau, ignorant sans doute qu’il s’agissait d’un produit concentré. Je

m’étais bagarrée pour arriver à éliminer la mousse de l’éponge. Je m’étais

exclamée, en constatant le désastre : « Mais, il ne faut pas en mettre tant que

ça ! ». Et j’avais oublié ma remarque sur le champ. J’ai sans doute planté une

épine dans le coeur d’Élisabeth à cause de mon insensibilité. Elle n’a rien

répondu.

Au fur et à mesure que les heures passaient, mon coeur s’attendrissait, et le

lendemain je versais des larmes amères sur ma dureté, mon aveuglement, mon

égoïsme ; bref j’étais bien plus mauvaise que je ne l’aurais cru. Je suis allée

faire les courses et je me souviens que je cachais les pleurs que je ne pouvais

contrôler alors que je marchais sur le trottoir. J’avais honte de ce que les gens

pourraient penser (« Vis pour toi », dit et redit R. !).

Mon téléphone portable s’est mis à sonner. C’était R.. A la minute où mon

repentir était devenu parfaitement pur, il m’appelait !

Ses mots furent : « Wenn jemand sich verbessern will, bin ich immer

dabei ! » ce qui se traduit par : « Si quelqu’un veut devenir meilleur, je suis

toujours là pour lui. », ou « Quand quelqu’un veut s’améliorer, je suis toujours

partant. » Sa sévérité avait fait place à tant de douceur que je pleurais encore

plus fort. Il ne m’avait pas quittée et il guettait les fruits de sa correction.

Un soir d’été, R. a sonné à ma porte. C’était lors du deuxième été qui a

suivi mon déménagement Il était onze heures et Y. n’était pas encore rentré. Il

m’a proposé de faire une promenade avec lui. J’étais en pyjama. Je me suis vite

rhabillée et je suis descendue, étonnée mais je n’ai pas posé de questions. A sa

demande, nous sommes allés tranquillement jusqu’au parc municipal. Il faisait

très sombre. Nous avons entendu des voix de jeunes. R. a commenté : Y. n’est

pas dans ce groupe. » Son audition exceptionnelle lui permet de distinguer ce

qui nous est à nous inaudible.

Nous avons continué un peu plus loin et d’autres voix nous sont

parvenues. Il m’a dit avoir entendu celle de mon fils. J’avais beau tendre

l’oreille, je ne pouvais pas la reconnaître.

Nous nous sommes assis un peu à l’écart.

R. avait sans doute vu qu’un danger se profilait pour Y. et était venu le

protéger. Ou bien Il voulait que je comprenne quelque chose. Je ne l’ai pas

interrogé. (Je sais maintenant qu’il avait seulement ressenti l’ordre intérieur

d’être à cet endroit là à cette heure là et qu’il y obéissait sans savoir ce qui

allait se passer.) Nous sommes retournés à la maison et il m’a laissée devant la

porte.

Un matin de l’été de la troisième année, R. sonne en bas de chez moi. Il

me propose là encore une ballade, mais cette fois dans ce que les habitants

appellent pompeusement « la forêt », en fait un petit bois qui jouxte le quartier.

Un pont fréquenté par tous les promeneurs qui y entrent et qui en sortent

enjambe une petite rivière.

Nous marchons d’un pas tranquille, et perdue dans mon bavardage, je suis

sourde et aveugle à ce qui m’entoure. R., lui, a toujours les sens en éveil. Il

m’interrompt, me fait signe de ne plus bouger et me montre du doigt un oiseau

exotique posé sur la balustrade du pont de bois. J’observe alors une scène

étonnante. R. fait des allées et retour sur le pont, très lentement, attentif à

chaque tressaillement de l’oiseau et se rapproche ainsi de l’animal. Celui-ci

semble épuisé, inquiet par notre présence, mais pas outre mesure. Il est

manifestement habitué aux hommes. Je suppose qu’il s’est enfui de sa cage, ou

que ses maîtres l’ont lâché avant de partir en vacances.

Mes pensées me disent que R. va l’attraper et qu’il le confiera à

quelqu’un. Je reste parfaitement immobile, en contrôlant mon souffle.

R. réussit à s’approcher très près de l’oiseau. Il le regarde intensément, lui

souffle légèrement dessus à plusieurs reprises. L’animal se sent en sécurité. Il

ferme les yeux, comme s’il était sur le point de s’endormir. A ce moment là, R.

s’en empare, le tient fermement dans sa main droite et l’oiseau se débat de plus

en plus furieusement. R. ouvre enfin la main et l’oiseau s’envole avec une

vigueur inattendue.

« Il va vivre. » a commenté R..

J’ai écouté les explications de R. sur le chemin du retour, retour qui a eu

lieu immédiatement après. Nous n’avons donc pas fait de ballade...

Il est possible que j’aie assisté à cette scène par hasard ou parce que je devais

apprendre quelque chose. Ou bien l’oiseau devait survivre pour une raison que

seule « la Nature », (Dieu diraient certains) savait. Le désir inhabituel de R.

pour ce petit tour dehors venait d’un élan intérieur subit.

Je sais que R. obéit toujours à ce genre d’impulsions et c’est une des

raisons pour lesquelles il est tout à fait imprévisible.

R. a tout d’abord donné beaucoup de forces à l’oiseau. Puis il lui a montré

qu’il ne devait pas faire confiance aux hommes. Et enfin, il ne l’a lâché, m’a-t-il

dit, que quand l’animal a appris à donner des coups de becs adaptés au danger

dans lequel il se trouvait, c’est-à-dire qu’il a appris à se défendre comme le fait

un oiseau normal.

Je lui ai reparlé de l’oiseau quelques mois plus tard. Il m’a juste dit : « Il

va bien ! »

(Quelqu’un a demandé si cette histoire était vraie. Cette question a été

transmise à R. qui a répondu que cela voulait dire que le questionneur ne

connaissait pas les animaux.)

J’ai parfois regardé la télévision avec R.. Il choisit toujours le

documentaire animalier quand il y en a un, et avec une quinzaine de chaînes, on

trouve toujours quelque chose comme ça. Un jour pourtant le feuilleton « La

Petite Maison dans la Prairie » était diffusé pour la énième fois et c’était ce que

je regardais quand R. est arrivé. Nous avons suivi l’épisode ensemble et R. était

ému par la petite Laura qui « lisait » devant la classe le texte qu’elle avait

« écrit » sur le rôle de sa mère dans la famille. Ceux qui connaissent l’épisode

savent pourquoi je mets des guillemets.

R. a pleuré librement, tandis que moi, émue également, je retenais mes

larmes à cause de la honte qu’il y avait, à mes yeux, de pleurer devant un

feuilleton pour gamines de huit ans.

Il y a peu de temps, R. nous a invités, mon fils et moi, à monter dans sa

voiture pour nous rendre ensemble à une rencontre où je devais traduire. Il s’est

tout d’abord trompé de route, ce qui ne lui arrive jamais, parce qu’il a fait

confiance aux indications que lui donnait son système de navigation qui

semblait le diriger n’importe comment. Il a enfin choisi de les ignorer. Nous

nous sommes donc retrouvés un peu en retard par rapport à l’horaire prévu.

A peine avions nous roulé quelques minutes sur l’autoroute que nous

avons vu sur la bande d’arrêt d’urgence deux voitures dont une qui dégageait de

la fumée. Rapide comme l’éclair, R. s’est garé, nous a intimé l’ordre de ne pas

sortir de l’habitacle et s’est précipité vers la voiture enfumée. Les flammes

couraient sous la voiture et de l’essence tombait goutte à goutte sur le sol. Elle

pouvait exploser d’une minute à l’autre.

R. a soulevé le capot, a débranché des fils et a couru vers un camion qui

venait de s’arrêter. A sa demande, le conducteur lui a tendu un extincteur et tout

a été résolu en très peu de temps.

Un des hommes présents a pris R. dans ses bras de soulagement et de

reconnaissance. Puis nous sommes repartis vers notre destination.

D’après R., « la Nature » avait calculé très exactement le moment où il devait

passer à cet endroit. C’est pour cela que son système de navigation l’avait un

instant mal dirigé.

Cet homme n’est pas comme nous

R. m’a offert des plantes à faire pousser sur le rebord de ma fenêtre. Ces

plantes, il ne me les a pas offertes pour me faire plaisir ou pour embellir mon

appartement. C’est pour me donner une chance d’éveiller un peu plus ma

sensibilité. Je m’en occupe normalement. Quand il vient à la maison, il les

regarde, passe délicatement sa main dessus et respire leur odeur. Une fois, il

s’est retourné vers moi. Avec le visage triste et un ton de reproche dans la voix,

Il m’a dit : « Tu les arroses par devoir, sans amour ! Si tu leur donnes, elles te

donneront en retour. »

 

La démarche de R. est remarquable. Son corps ne présente pas de tension

musculaire superflue. J’aime le regarder quand je le vois marcher de dos. Il me

rappelle exactement la photographie de Krishnamurti* prise sur la plage

d’Adyar qu’on voit en quatrième de couverture du livre « Carnets ».

Il arrive que R. porte la main à son oreille et écoute. Il entend des voix

très lointaines. Il sait toujours quand quelqu’un parle de lui et il m’a confirmé

qu’il entendait les appels que même ceux qui sont au loin lui adressent.

Le matin, à condition qu’il ait dormi à son endroit habituel, c’est une

musique qu’il est seul à entendre qui le réveille.

Il m’est arrivé d’avoir rendez-vous avec lui en plein centre ville quand il

faut que nous nous rendions quelque part. La nuit tombe dès dix-sept heures en

hiver, et avec les phares des voitures, nombreuses à cet endroit, en plus des feux

de signalisation, des éclairages des boutiques et des enseignes clignotantes, je

distingue très peu de choses. R., lui, savait toujours où je me trouvais, très

exactement.

Lors d’un ralentissement sur l’autoroute, Il arrive qu’il nous en dévoile la

cause, qui se trouve à deux kilomètres de là.

Il est conscient du fonctionnement de ses organes internes. Son corps

l’avertit de ce dont il a besoin en matière de nourriture et de boisson. Il ne suit

pas de régime alimentaire particulier comme je croyais que le faisaient tous les

sages. Il ne dédaigne pas un hamburger, peut s’acheter des sucreries, et boit du

café et de la bière. Mais il écoute les signaux que lui envoie son corps. Quand il

veut des cornichons spéciaux, que je trouve trop salés, il n’a de cesse tant qu’il

ne se les ait pas procurés.

Il m’explique qu’il n’obéit pas à un caprice de sa mémoire qui lui raconte

combien il les avait aimés la dernière fois qu’il en a mangé. Son corps réclame

ces cornichons parce qu’ils contiennent un nutriment nécessaire à sa santé. Son

corps réclamera tout autre chose le lendemain. De ce fait, il ne s’empoisonne

pas avec le tabac (il fume) ou le café. Quand son corps réclame à être

« détoxiné », R. lui obéit et mange ou boit ce qui lui convient à ce moment

précis et dans des quantités précises, exactement celles dont son corps a besoin.

De ce fait, il peut laisser son assiette presque pleine, ou ingurgiter des quantités

phénoménales, sans égards pour le respect des convenances.

Sa résistance physique à la faim, la soif et la fatigue dépasse les capacités

humaines ordinaires. Celui qui l’approche pendant quelques temps constate à

quel point il contrôle son corps.

Un des détails qui m’avait intriguée lors de la venue d’Amma à

Mannheim à laquelle j’avais participé, avait été que pendant des heures et des

heures, elle était restée quasiment immobile, souriante en accueillant la foules

de ses dévots, qui eux, allaient et venaient, se nourrissaient, buvaient, se

rendaient aux toilettes. Pas elle.

R. présente exactement les même caractéristiques. Il ne se retient pas

d’aller aux toilettes ou de boire. Il est trop libre et trop respectueux des besoins

de son corps. Il obéit aux signaux de son corps et boit exactement la quantité et

la sorte de liquide que celui-ci réclame, et de ce fait ses reins éliminent ce qui

doit être éliminé, sans se fatiguer ni s’empoisonner, comme nous le faisons à

notre insu.

Je voudrais tout de même parler de sa consommation de viande. R. ne

supporte pas de savoir de quel animal il s’agit. Il a été longtemps végétarien. Il

ne pouvait approcher d’un plat de viande. Mais la vie moderne l’a obligé à

suivre les habitudes de notre monde. A différents moments de sa vie, il a dû se

plier aux règles en vigueur. Mais s’il a le choix, il optera toujours pour le plat

sans viande et sans poisson.

R. est très sensible en matière de nourriture. Il ne mange en général pas

quand il est en visite. Il fait une exception chez moi, sans doute pour que

j’apprenne davantage. Il sait toujours quand j’ai préparé le thé ou le riz

distraitement, comme un devoir ennuyeux ou avec respect et amour. Depuis que

j’en ai eu plusieurs fois la confirmation, je fais beaucoup plus attention à mes

pensées et mes sentiments quand je cuisine pour lui. Je sais bien que je devrais

avoir les mêmes égards pour tout un chacun...

Par contre il mange au dehors, à condition, m’a-t-il dit, qu’il ne sache pas

qui a préparé la nourriture. Il s’efforce de prendre de la distance parce que la vie

moderne occidentale ne lui laisse pas le choix de se nourrir comme sa sensibilité

extrême le réclame.

Je voudrais raconter une anecdote qui me comble de confusion plus d’un

an après. Une araignée avait élu domicile dans l’évier durant la nuit. Je répugne

à tuer, même les petites bêtes pour lesquelles je n’éprouve aucune sympathie.

J’ai donc fait grimper l’araignée dans un verre, et je suis allée la jeter par la

fenêtre. Puis, sans y penser, j’ai remis le verre dans le placard. Dans le courant

de la journée, R. m’a priée de lui servir un verre d’eau. Il l’a à peine porté à ses

lèvres qu’il a vivement recraché et s’est exclamé « Beurk, il y a eu une araignée

dedans ! ».

Je fais très attention à la propreté depuis cette histoire !

Son odorat détecte quantités d’odeurs qui pour nous n’existent pas. Il me

prie parfois d’ouvrir la fenêtre, ou se réfugie dans une autre pièce quand j’ai

cuisiné, même plusieurs heures auparavant. Il sait aussi parfaitement si son

interlocuteur est une personne qui prend soin de la propreté de son corps ou s’en

préoccupe peu. Il remarquera la tache la plus discrète sur un vêtement.

Une des caractéristiques des « sages réalisés » est qu’ils sont libres des

pensées intempestives. Chez R. « ça ne pense pas tout seul » comme chez nous.

Il ne se produit pas non plus d’images dans son cerveau ; « ça ne pense » qu’en

cas de nécessité. Ce phénomène entraîne deux conséquences. La première est

qu’il est toujours terriblement présent et attentif, la deuxième est qu’il est libre

de recevoir les informations que la vie lui envoie : lecture des pensées,

prémonitions précises et détaillées, connaissance du passé, connaissance du

présent sans limites spatiales...

Que veut dire être attentif ? Cela veut dire, chez R., que son champ de

conscience englobe simultanément tout ce que ses sens captent. L’attention se

produit parce qu’elle ne rencontre aucun obstacle. Elle accompagne la vacuité

de l’esprit. Elle en est indissociable. Notre champ de conscience est celui du

fonctionnement réduit de nos sens. De plus, vous remarquerez que quand vous

cherchez à être attentif, en fait vous vous concentrez sur un des organes des sens et vous percevez encore moins ce que captent les autres sens. Nous

n’expérimentons jamais l’attention, mais la concentration, qui est le produit

d’un effort.

Une autre particularité de R. est qu’il ne rêve pas comme nous pendant les

quelques heures de sommeil qu’il prend irrégulièrement. Il ne rêve pas, car il ne

laisse jamais une émotion non vécue pleinement, ou un travail inachevé ; les

pensées d’une part le laissent tranquille pendant la journée, ce dont j’ai déjà

parlé, et son esprit n’a pas besoin de s’épuiser la nuit pour tenter de remettre de

l’ordre dans le chaos des regrets, des remords, des attentes, des peurs, et des

espoirs, ce qui est notre lot à tous. La vacuité de son esprit pendant ses heures

de sommeil, lui permet de recevoir les avertissements, les directives, les

messages de toute sorte que la vie lui transmet, comme elle les transmettrait à

quiconque ne mettrait pas d’obstacle à leur réception.

Je voudrais encore ajouter quelques lignes. Quand nous suivons ses

directives, les yeux de R. transmettent un tel émerveillement et un tel amour,

que nous sommes alors avides de recevoir de nouvelles instructions.

Ses regards méritent également d’être mentionnés. On peut se sentir très mal à

l’aise en sa compagnie quand on constate qu’il évite de nous regarder. R. refuse

le contact visuel pour quatre raisons.

La première, c’est que la souffrance de son interlocuteur est telle que R.,

qui ressent la souffrance de quelqu’un plus fortement que l’intéressé lui-même,

se protège autant que faire se peut en détournant les yeux.

La deuxième, c’est parce que le futur de cette personne lui est présent et

qu’il sera douloureux.

La troisième, c’est que cette personne a provoqué son mécontentement et

que dans certains cas il lui est impossible de regarder quelqu’un contre qui il

ressent de la colère.

La quatrième, enfin, c’est que R. sait que son regard peut-être dérangeant

et qu’il évite ainsi de mettre son interlocuteur trop mal à l’aise.

J’ai eu vent d’un comportement que nous jugerions très étonnant. R. avait

cinquante quatre ans à l’époque, et je le connaissais depuis trois ans. Ayant mal

aux dents, il a été contraint de prendre rendez-vous chez le dentiste. Celui-ci

devait le soigner très longuement. R. a refusé l’anesthésie, afin de pouvoir

surveiller très exactement la qualité du travail effectué. Le dentiste était ébahi.

R. a supporté les soins sans broncher, c’est à dire une heure et demie en tout. Il

a seulement réclamé un peu de solitude dans la soirée, en la justifiant par un mal

de tête.

R. dit que ses mots guérissent. C’est vrai mais pas tout à fait. Ce qui

guérit, c’est qu’il se donne lui-même à chacun, en tant que père, que mère, que

frère, qu’ami, que conseiller, que protecteur, et même en tant que but. Il établit

une réelle relation avec chacun, relation dans laquelle il s’engage, et qu’il

dissout quand elle est devenue superflue. Il est ainsi entré dans la vie de

centaines de personnes et de familles, puis en est sorti sans laisser de chagrin ni

de tristesse. Il pourrait même se faire passer pour un escroc si cette croyance

était nécessaire pour le bien de quelqu’un. Il aide, puis il quitte.

Je crois que les quelques rares personnes qu’il n’a pas quittées sont celles

qui ont guéri de la plupart de leurs blessures affectives et qui ont atteint un

niveau d’équilibre psychologique normal, ce qui leur a parfois permis de

devenir ses élèves.

Mais attention ! Beaucoup de ceux qui, dans le monde occidental,

aspirent à être élèves, ne sont pas encore qualifiés pour prétendre à cette

position. Ils recherchent à leur propre insu quelque chose de tout à fait différent.

Ils rêvent à des satisfactions d’ordre affectif et émotionnel, à une relation, par

exemple, de type paternelle avec un homme fort qui les protège, à une place qui

les auréolerait d’un certain prestige, ne serait-ce qu’à leurs propres yeux, ou à

tout un tas d’autres choses plus ou moins inconscientes qui est la preuve

évidente que le temps pour eux n’est pas encore venu.

Peut-être bien qu’autrefois il n’existait que deux étapes, celles de l’élève

et de l’enseignant. Mais aujourd’hui, il faut une longue préparation pour accéder

à l’échelon d’élève.

J’écris de façon un peu désorganisée. C’est parce que j’ajoute un

paragraphe de temps en temps, quand les souvenirs me reviennent.

Je ne crois pas avoir parlé de la propreté rigoureuse qu’il exige autour de

lui. Invité chez quelqu’un, il s’abstiendra de manger et de boire s’il remarque

que la vaisselle est douteuse. J’ai plusieurs fois été au comble de la confusion

quand il m’a montré des traces suspectes sur un verre ou une assiette, trace qu’il

ne confond jamais avec des taches de calcaire qui se forment quand on laisse la

vaisselle sécher sur l’égouttoir…

Ma vue n’est plus celle qu’elle était. J’ai donc appris à m’en méfier et à

passer mes mains sur chaque objet que je lave, pour que mes doigts sentent ce

que mes yeux ne voient plus.

Il ne dit rien, mais il sait si j’ai attentivement lavé chaque légume avant de

les préparer. Je remplace tous les torchons dès que je sais qu’il se peut qu’il

vienne.

Il est si sensible qu'il ne mangera pas non plus et ne boira pas son thé si

j'ai cuisiné ou fait bouillir l'eau en pensant à autre chose... Si je prie (souhaite de

bonnes choses pour ceux qui vont se nourrir et se désaltérer), il mange avec

appétit et boit copieusement. Et pourtant, il n'est pas présent quand je me

prépare à le recevoir !

Il voit si j’ai frotté les escaliers, ou si j’ai seulement passé un chiffon pour leur

donner une apparence de propreté.

Il ne touchera jamais une personne qui ne sera pas fraîchement et

consciencieusement douchée. Or certaines personnes viennent de très loin, juste

pour être tenues une minute dans ses bras et se sentir réellement aimées pour la

première fois de leur vie. Par contre, s’il s’agit d’une personne très malade, il la

prendra dans ses bras, même si c’est le plus crasseux des clochards.

Il lui est arrivé d’exiger de moi que je lave à part une tasse utilisée par un

visiteur et que je la désinfecte de surcroît.

Si un intérieur n’est pas très propre, il restera debout au lieu d’accepter la

chaise qu’on lui offre.

Je voudrais ajouter une petite note personnelle sur le foisonnement actuel

des gens qui plongent dans les pratiques chamaniques, spirites, « énergétiques »

etc. Si quelques uns sont compétents et présentent la maturité requise pour

s’orienter dans cette direction, la plupart tentent de fuir par ce biais le vide de

leur vie et d’oublier ce qui leur a manqué et ce qui leur manque encore. Ce sont

des tentatives d’auto guérison. Mais dans leur prétention à vouloir guérir et

enseigner les autres, ils peuvent être dangereux. Celui qui a besoin de se grandir

à ses propres yeux et aux yeux des autres, quel que soit le moyen employé, est

quelqu’un de malade. R. est féroce avec tous ceux qui cherchent à prendre de

l’influence sur d’autres pour satisfaire leur plaisir de diriger, de commander, de

se sentir important et autres raisons « tordues ».

Chapitre 6
Qui est cet homme ?

Depuis que je connaissais R. il me demandait de temps en temps : « Qui

suis-je ? »

Je répondais : « un sage ».

Je m’étais enhardie un jour à lui demander combien à son avis il y avait de

personnes comme lui sur la terre. Sa réponse avait été : « cinq, peut-être six, en

tous cas, pas plus. »

Ce nombre correspond à ce que je m’imaginais être le nombre de sages

« réalisés » simultanément vivants.

Le prototype même du sage parfait était pour moi Ramana Maharshi*. Or

R. ne ressemblait en rien à l’image que je m’étais faite de Ramana d’après mes

lectures. R. était « moins bien ».

J’ai cru pendant plusieurs mois qu’il était un sage « incomplet ».

J’aurais voulu qu’il rencontre Amma*. Je caressais l’idée que les yeux

d’Amma tomberaient sur lui et qu’elle reconnaîtrait en lui un sage « réalisé ».

J’aurais alors la confirmation que son « éveil » était bien réel (la pensée qu’il

n’était qu’un habile charlatan me torturait parfois et il me semblait que c’était ce

qu’il cherchait par moments à me faire croire.)

Etait-il un maître spirituel ? Non. Il décourageait tous ceux qui veulent

s’engager dans cette voie de le faire. Il ne se préoccupait que de « qualité de

vie ». Je ne savais pas encore dans quelle catégorie le classer.

Justement, elle devait revenir en Allemagne dans peu de semaines. J’ai

rassemblé mon courage et je lui ai demandé de me conduire à ce

rassemblement. S’il acceptait, tous mes doutes seraient effacés.

Il refusa net. Il connaissait parfaitement toutes mes raisons que j’avais

cependant tues.

Il me dit alors : « Comme moi, il n’y en a pas un seul. Ce que je suis, je le

sais. Personne ne peut me confirmer qui je suis. Vous me voyez mais ne me

reconnaissez pas. »

Ce genre de réponses me choquait beaucoup. Elles étaient pour moi le

comble du manque d’humilité. Or l’humilité est La qualité sine qua non de la

sainteté.

Je crois qu’il s’est découvert très progressivement à moi, en semant des

indices. Je n’en suis pas sûre. Il m’a parlé de plus en plus ouvertement de lui, de

son enfance, de sa jeunesse, de sa famille, de sa vie privée, de sa situation

d’immigré en but au mépris, de ses blessures quotidiennes, de ses souffrances

endurées pour nous, du fonctionnement particulier de son corps (qui d’après lui

devrait être le fonctionnement normal) et de ses cinq sens et du fait qu’il a

réellement vécu, en une seule vie, dans sa chair d’homme, une quantité

d’expériences humaines qui nous demanderaient à nous plusieurs vies.

 

Je devais bien tout garder en mémoire, me disait-il car un jour viendrait où je

devrais tout redire. Pour l’instant, il me recommandait de garder secrète une

partie de ses confidences. Elles ne figurent donc pas encore dans ce livre. Je les

dirai et les écrirai quand R. jugera que le temps en sera venu.

Il m’a amenée tout doucement à pressentir son incommensurable sagesse,

camouflée par des dehors si quelconques.

Je remarquais bien qu’il y avait chez cet homme des moments pendant

lesquels il se comportait avec la banalité d’un homme très ordinaire, sans

instruction et sans conversation. Puis quelque chose se produisait en lui,

provoqué par la qualité d’écoute de son interlocuteur, par sa pureté, par son

sérieux et par le respect qu’il éprouvait pour R.. Et j’assistais à une sorte de

bascule que je savais avoir moi-même provoquée, quand c’était moi

l’interlocutrice. Je me disais de temps en temps, après coup, que deux

personnalités cohabitaient dans cet homme.

J’avais lu une description similaire du mode de fonctionnement de

Krishnamurti*. Puis je pensais parfois à l’icône du Christ Pentocrator*, la main

droite levée, l’index et le majeur dressés, pour nous signifier qu’il est deux

natures en une personne. Je chassais bien vite cette association d’idées de ma

tête, n’osant m’arrêter sur cette comparaison que je qualifiais d’absurde et de

sacrilège.

Je lui ai montré quelques photographies de sages contemporains. Il les a

regardées avec attention, mais pendant un très court moment.

De Krishnamurti*, il a dit : « Cet homme n’a rien à cacher. Il est plus un saint

qu’un maître. »

De Swami Ramdas* il a dit : « Cet homme est très bon ! »

D’Anandamayi* il n’a que dit : « Une foule l’attend derrière le rideau (un

rideau servait de fond à la photo) ».

D’Amma*, « Elle mène la vie qu’elle souhaite. »

Je voulais un mot sur Nisargadatta* et sur Ramana*. Mais ça ne l’intéressait

plus.

Presque un an plus tard, Il a vu à nouveau les mêmes photos, a confirmé

leur « sainteté », si tant est que cette étiquette puisse convenir, s’est arrêté un

peu plus longuement sur Ramana Maharshi* que sur les autres, puis a dit : « Ils

sont orientés dans une seule direction. »

J’ai été très choquée par cette remarque qui les diminuait à mes yeux.

Mais il n’y avait aucun jugement dans ces mots, aucune ombre de prétention.

Ces paroles avaient été dites du même ton tranquille qu’il aurait utilisé pour

énoncer une banalité quotidienne quelconque.

Il m’a priée en Novembre 200... d’écrire un livre. Je ne savais pas

comment m’y prendre. Il m’a conseillé de raconter tout bonnement mon

histoire. Ce livre aurait pu être fini en trois semaines. Pendant les deux

premières semaines il me téléphonait chaque jour pour que je lui traduise

chaque nouvelle ligne qui le concernait. Il approuvait ce que je disais, me

demandait expressément de supprimer certains faits et vérifiait que ce que

j’écrivais dans la rubrique « Choix de Paroles » était, à défaut de l’exactitude

des mots, parfaitement conforme quant au sens. J’effectuais sur le champ les

corrections qu’il me suggérait.

Puis il a semblé se désintéresser de la chose. Au fur et à mesure que

j’écrivais, je devinais qui était cet homme. Le soupçon s’est confirmé en quasi

certitude quand il m’a subitement interdit de diffuser cet écrit.

Je savais déjà avec quel éditeur je voulais entrer en relation. Je pensais

qu’à défaut de vrai livre, le texte aurait pu être diffusé sous forme de brochure.

Bref, j’arrivais au bout de ce que je pensais pouvoir rendre public.

Puis un matin, il est venu chez nous, s’est assis sur le petit canapé et m’a dit :

« Si je te demande de ne plus écrire, d’abandonner cette idée, que feras-tu ? »

Ma réponse a jailli : « Tu n’as qu’un mot à dire. Il me suffit de presser une

touche pour tout effacer. Si tu attends cela de moi, je le fais tout de suite ! »

Alors, il m’a dit : « Garde cela dans ton ordinateur. Je te dirai plus tard qu’en

faire. »

Nous sommes revenus sur ce sujet le lendemain. Il m’a redemandé qui il

était. J’ai osé une réponse, que je ne livre pas ici. Il m’a regardée de sa façon

douce et profonde et a dit : « So ist es ! », ce qui se traduit par : « C’est ainsi ! »

Depuis ce jour, il s’est ouvert davantage à moi, bien davantage. Il m’a

parlé de sa souffrance à lui, qui peut soulager tellement de souffrances et que

pourtant si peu de gens sont prêts à écouter. Bien moins encore sont disposés à

faire ce qu’il dit.

De par son métier, beaucoup de chanceux peuvent passer un moment seul

avec lui, mais leur aveuglement ne leur permet pas de reconnaître qui est avec

eux. Leur arrogance les conduit à mépriser et à humilier celui qui peut placer au

creux de leurs mains les moyens de mettre fin à leurs tourments, à cause de son

apparence de «métèque» et de son modeste gagne-pain.

Je lui ai demandé l’autorisation de continuer d’écrire. J’ose maintenant

coucher sur le papier quelque chose de très personnel. Je ne mets aucune

prétention dans ces lignes. Je signale seulement des faits.

Qui suis-je pour R. ? Sa fille, me dit-il, sa meilleure élève a-t-il dit à

d’autres. Je veux le servir, lui obéir, le soutenir, le consoler, le comprendre et

devenir en plénitude ce que je suis pour qu’il soit moins seul. Je veux l’épauler

dans sa tâche pour que sa charge lui soit moins lourde à porter.

Ayant été « baptisée dans le Saint-Esprit* », pour reprendre la

terminologie charismatique, j’avais été gratifiée, comme la plupart des membres

des communautés charismatiques et des fidèles des églises pentecôtistes* et

peut-être des églises évangéliques*, du « don de parler en langue* », que les

experts profanes nomment « glossolalie ». Il s’agit de la capacité de produire en

parlant ou en chantonnant des suites rapides de syllabes apparemment sans

signification, production qui n’est pas dirigée par l’intellect. Cela prend parfois

l'allure d'une langue étrangère. Je n’ai pas remarqué que ça m’ait apporté quoi

que ce soit. Les prières communautaires charismatiques comprenaient toujours

un temps de « prière en langue » chantonné en choeur. Presque trente ans après,

je peux constater que ce phénomène étrange ne m’a pas quittée et qu’il ne

dépend d’aucun entraînement. Je viens à l’instant de vérifier si je pouvais

encore « prier en langue » alors que je ne l’ai pas fait depuis tant et tant

d’années. Je peux encore.

Un autre « don du Saint-Esprit » un peu moins répandu est celui d’émettre

des prophéties. Quelqu’un se sent poussé à dire quelque chose au nom du Saint-

Esprit. Je suis très sceptique à l’encontre de cette faculté.

J’habitais dans la maison d’André, avec Régis, Nathalie, Claire et Brigitte.

Il est possible que Claire n’ait plus été là et que Christiane nous ait déjà rejoints.

Peu importe. Je me trouvai seule, à genoux ou assise en tailleur sur la moquette

de ma chambre, torturée par le silence habituel de Dieu. Des mots me sont

venus. Je ne pouvais pas démêler si je les produisais moi-même pour me

soulager de mon désespoir, si c’était une « prophétie à la mode charismatique »,

ou si mon inconscient laissait passer un message. Je ne les ai pas oubliées. Les

voici : « Ne crains rien, car je t’ai rachetée. Je te conduirai vers des eaux

calmes. J’ai prévu de grandes choses pour toi, mais je redresserai d’abord ce qui

est tordu. »

Ce qui me gênait dans cette « prophétie », c'était son style. Il était si

semblable à tout ce qu'on entendait dans les réunions de prière courantes dans

ce milieu.

Je me suis quand même accrochée à ces trois phrases. Je leur ai donné un

sens. Je pensais que cela voulait dire que notre communauté thérapeutique

s’agrandirait et que d’autres du même genre verraient le jour. Mais après

plusieurs années de fonctionnement, tout s’est arrêté. Nous nous sommes

séparés. Je n’ai plus cru à un destin hors du commun pour moi. Maintenant que

R. est entré dans ma vie, ces paroles me sont revenues et elles prennent un sens

énorme.

A peu près à la même époque, toujours dans notre maison de St-R, je

m’essayais pour la dix millionième fois de méditer. Des mots se sont à nouveau

imposés, cette fois de manière tout à fait inattendue, « comme un cheveux sur la

soupe » aurait dit ma pauvre Maman. « Et dire qu’un jour personne ne croira

que j’étais comme tout le monde ! »

Je les ai chassés en me disant : « Mais qu’est-ce qui me prend ? »

J’étais triste que mon cerveau produise une phrase comme celle-là, car je luttais

pour conquérir l’humilité, la seule porte que les Évangiles disent mener à Dieu.

Cette « prophétie à la mode charismatique » a pris son sens quelques trente ans

plus tard : Je suis à côté de R..

Qui vient voir R.?

Tous ceux qui ont des difficultés dans leur vie peuvent venir les lui

soumettre et recevoir une marche à suivre pour remettre tout en ordre. Ses

solutions peuvent sembler étranges et parfois difficiles. Mais il ne laisse

personne seul avec sa faiblesse. Il donne des directives et aussi la force de les

suivre. La plupart du temps, il demande à ses visiteurs, dès le deuxième ou le

troisième rendez-vous de coucher sur papier les problèmes qu’ils veulent voir

réglés.

 

Voici un exemple courant du genre de difficultés qu’on lui soumet et qu’il

résout très vite. La personne qui a écrit le texte suivant venait avec sa famille.

Sa femme et son fils ont eux aussi écrit un papier, mais R. détruit très vite les

traces écrites, par souci de discrétion. La feuille que je recopie a échappé à la

destruction. Elle est assez typique de ce qu’on entend habituellement :

1- « Je suis dépassé par les demandes que me pose ma femme au sujet de mon

fils, de ses difficultés à l’école et de son comportement et pour lesquels je n’ai

pas de réponse.

2 - J’ai détruit notre vie de famille. Je ne peux pas donner à ma femme ce

qu’elle attend d’un époux. Nos intérêts sont différents, mon caractère est

insupportable.

3 - Je suis déchiré entre deux femmes :

D’un côté mon épouse avec laquelle je vis depuis seize ans mais que je n’aime

plus. Il n’y a entre nous deux qu’un sentiment de responsabilité réciproque,

notre fils, la maison que nous avons achetée en commun et que nous n’avons

pas fini de payer, et l’habitude de vivre ensemble. Nous sommes liés par des

soucis financiers. Aucun de nous deux ne peut vivre décemment avec seulement

ce qu’il gagne. Nous avons besoin l’un de l’autre financièrement. En plus, je ne

sais pas comment annoncer à mon fils que je veux partir.

De l’autre, une autre femme à laquelle je pense, que j’aime et avec laquelle je

veux être. Mais je ne la connais que depuis trois mois et elle habite dans le pays

d’où je viens et où je ne veux plus retourner. Je ne sais pas du tout si cette

relation a un avenir.

Je voudrais surtout ne pas faire de mal à ma femme, mais en voulant l’épargner

je me fais du mal à moi-même.

4 - Je n’ai pas de marge financière. Je suis content si à la fin du mois mon

compte n’est pas à découvert. Une fois toutes les factures payées, il ne me reste

plus rien.

5 - Je me sens dans une impasse, sans voie de sortie. Je ne sais pas comment

ma situation peut s’améliorer. Peu importe ce que je fais, c’est toujours mal. Je

ne sais pas quoi faire, comment m’y prendre pour arrêter de me détruire. Je ne

veux cependant faire de mal à personne. »

Hier, c’est une famille qui vit dans un autre pays qui l’a contacté pour leur

fille de vingt-sept ans qui va mal. Ces gens, comme beaucoup d’autres, font le

voyage de leur pays jusqu’en Allemagne juste pour retrouver de l’espoir. Ils

veulent des directives pour sortir de leur misère mais ils veulent aussi lui parler,

avoir la chance d’être tenu une minute dans ses bras et recevoir la sensation

d’être protégés, compris et soutenus.

Il y a des gens qui parcourent des milliers de kilomètres pour revenir le

voir et pour à nouveau retrouver cette merveilleuse sensation d’être aimé.

Il va les recevoir demain. Il sait déjà quels sont les changements à apporter dans

la vie de cette famille pour que tout trouve une place harmonieuse. Il sait aussi

ce qui a rendu cette jeune femme si malade.

Mais feront-ils ce qu’il leur dira ? Beaucoup de gens veulent voir leurs

problèmes résolus d’un coup de baguette magique, mais ne veulent rien changer

à leurs habitudes. Ils ne sont pas prêts à abandonner ce qu’ils considèrent

comme important, même si c’est à l’origine de bien des souffrances.

Une phrase, écrite par Arnaud Desjardins dans un de ses nombreux livres

m’avait donné beaucoup d’espoir autrefois. Il avait dit à peu près ceci : « Il y a

quelque part, dans un pays où je peux me rendre, un sage qui parle une langue

que je comprends. »

L’Inde et le Tibet n’ont pas l’exclusivité de la sagesse.

Jamais je n’aurais cru qu’un sage authentique vivait à quelques heures

seulement de train de Paris !

Ces dernières années R. recevait tout le monde sans rendez-vous. Il

trouvait le temps de se libérer dans le courant de la journée et l’attente était

courte. Aujourd’hui, c’est un peu plus difficile.

Depuis 2010, je n'ai plus eu de nouvelles des écrits de "l'élève".

Pas de chapitre 7, donc.

Et encore moins des précisions sur l'état civil de "R".

A suivre,... peut-être.

Yann-Erick

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